Un économiste qui s’intéresse à « la compassion » ou à la « confusion des sentiments » dans les relations entre les agents économiques ! Peu banal. C’est l’une des originalités de Thibaut Gajdos, 35 ans.

La valeur n’attend pas le nombre des années. Ce chercheur du Centre d’économie de la Sorbonne, nourri de philosophie et de mathématiques, n’est pas seulement médaille de bronze du CNRS, il a été nominé par le Cercle des économistes parmi les meilleurs jeunes économistes français de l’année 2008.

Sa spécialité ? La théorie du choix social.

En bref, il s’agit de comprendre la façon dont les individus prennent des décisions, «notamment quand la prise de décisions se trouve en présence d’une information imprécise », précise-t-il.

C’est le cas du principe de précaution. Ses travaux prennent appui sur l’idée que l’explosion des inégalités offre un terrain privilégié pour examiner « la dialectique qui s’opère entre d’une part, la décision individuelle en présence d’incertitude, et d’autre part, la décision collective qui débouche sur un choix social ».

Pour le jeune chercheur, « le rôle de l’économiste consiste à traduire en des termes clairs ce qui fait qu’un décideur public utilise tel ou tel indicateur des inégalités, et entreprenne telle ou telle action pour les réduire ». Il fait ainsi le constat que les outils tels que ceux utilisés par l’INSEE ne tiennent pas compte, dans leurs calculs, des extrêmes, c’est-à-dire : les plus pauvres et les plus riches. Aussi juge-t-il nécessaire d’introduire, dans l’analyse, des critères éthiques : par exemple, ce qui est juste, ce qui ne l’est pas. « Il n’y a pas d’évaluation éthiquement neutre des politiques publiques », affirme-t-il.

Mais prenons Thibaut Gajdos par les sentiments. Pour lui, « les sentiments semblent jouer un rôle essentiel, par exemple, sur la réticence des employeurs à réduire les salaires. Une telle réduction représenterait une sanction pour les employés dont il résulterait une diminution de leur productivité.

Cela ferait plus que compenser les économies faites sur les salaires. La générosité salariale (et non les incitations monétaires ou la surveillance) est le plus sûr moyen d’obtenir la coopération des salariés. La réciprocité, vécue comme une forme de justice, constitue une motivation puissante des actions individuelles.

Ce constat sur la réciprocité renvoie aux études de terrain de Truman Bewley* ainsi qu’à des expériences en laboratoire de type comportemental ou faisant appel à l’imagerie numérique. Obtenir la coopération de corporations que l’on vilipende risque d’être difficile ».
Alors pourquoi ne pas augmenter les salaires si la rémunération est le plus sûr moyen d’obtenir coopération et productivité ? « Il y a tout de même un arbitrage à faire entre le gain (par exemple en terme de productivité) et le coût », répond Thibaut Gajdos. « Et cet arbitrage dépend fortement des situations concrètes. C’est donc, comme toujours, une question de mesure. Effectivement, les entreprises tendent à ne pas réduire les salaires en période de crise ».

De là à, dire qu’il pourrait y avoir des entreprises qu’on pourrait cataloguer comme « sentimentales », Thibaut Gajdos ne franchit pas le pas.  « Je ne crois pas qu’il y ait des entreprises sentimentales. Il y a seulement des responsables d’entreprises qui tiennent compte d’une part de la dimension humaine – donc largement affective – des interactions professionnelles, et d’autre part des aspirations des salariés – qui ne sont évidemment pas seulement monétaires.

Il n’y a là aucun sentimentalisme. Il s’agit seulement de prendre en compte la réalité ». Et d’affirmer qu’un manque de sentiments  peut avoir des conséquences sociales ou politiques lourdes. « Au mieux, le blocage et le raidissement. Au pire, une réaction qui peut être violente ».

Thibaut Gajdos est aussi chroniqueur au Monde Economie. Il intervient régulièrement sur la place publique. Qu’il s’agisse du débat sur le revenu de solidarité active (RSA), dont il décrypte le mode de financement, appelant à une clarification du système fiscal français, « chaque jour plus illisible ». Ou qu’il s’agisse du débat qui oppose les enseignants-chercheurs au gouvernement.

Pour lui, « l’inquiétude des chercheurs français vient en grande partie de l’impression que le gouvernement cherche à soumettre la vie scientifique aux règles d’une économie planifiée dans laquelle ils seraient mis en concurrence ». Il rappelle qu’il y a près de 50 ans, le prix Nobel d’économie Kenneth Arrow a montré que « la nature même de la recherche » rendait « son financement par l’Etat nécessaire. »

Article publié dans Dirigeants n° 85

*Voir. Truman Bewley, Why Wages Don’t Fall During a Recession, 1999, Harvard University Press (sur la base de 300 entretiens)

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Au sujet de Claire Marzin

Claire est coordinatrice de projet pour Place Publique, rédactrice et documentaliste pour Canal Plus, Télérama, Les Echos et Place-Publique. Claire Marzin est la webmaster des sites Place-Publique.fr et Place-Publique Edition.Spécialiste de la gestion de contenus, elle conseille et accompagne les petites entreprises et les associations dans la création ou la refonte de leur site internet.Sa formation de documentaliste et la gestion des services de Documentation du Nouvel Economiste, de Management et de La Tribune, l'ont naturellement conduite à la production de contenus pour site internet.

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