De plus en plus d’individus se réclament de la « décroissance ». Mais face au défi écologique que pose l’emballement de nos sociétés productivistes et hyperconsommatrices, cette option est rétrograde. La dynamique de l’écodéveloppement reste la plus adaptée aux nécessités.

« Le temps du monde fini commence » disait Paul Valery.

Cet oxymoron bien inspiré dit beaucoup de choses sur la période paradoxale que nous traversons. Nous sommes arrivés à un moment charnière de l’histoire moderne où un sentiment de fin d’une époque se mêle avec l’impression qu’une autre encore mal définie commence. Et l’on ressent confusément encore qu’un avenir se dessine en rupture radicale avec les années de la surcroissance, de l’hyperconsommation, de la vitesse, du gigantisme. Tout en craignant la possibilité d’une occasion ratée, tant les mauvaises habitudes sont persistantes.

Nous sommes en train de faire les comptes : le réchauffement climatique (entre 1 et 3° d’ici la fin du siècle, disent les experts), la fin du pétrole (2050), le coût de la pollution (égale à celui de la crise économique), la démographie (avec 9 milliards d’habitants pourra-t-on nourrir toute la planète ?), le divorce entre riches et pauvres s’accentue entre pays, les pénuries d’eau à venir (2/3 des populations souffriront du manque d’eau d’ici cinquante ans), la montée du niveau de la mer (1 mètre d’ici la fin du siècle).

Dans ces comptes, l’homme ne s’y retrouve plus. Il sait seulement que rien ne va plus. Et qu’il va falloir changer le logiciel de la croissance économique tel qu’il a été programmé depuis des années pour construire une civilisation nouvelle qui révise sa notion du temps. Cela revient à voir différemment la question de la productivité, de la consommation, et des énergies.

D’abord un chiffre 25 000 milliards de dollars. C’est à peu près le prix de la crise des subprimes, ces produits toxiques qui ont empoisonné les circuits financiers et que les banques se sont refilés. C’est aussi le prix de la pollution qui a pour conséquence la destruction des écosystèmes depuis 20 ans et le réchauffement climatique. La consommation des ressources de notre planète augmente plus vite que ce que la planète peut supporter. Et ce sont maintenant les populations défavorisées qui se voient obligées à payer les dettes écologiques qui ont contribué à agrandir le fossé entre riches et pauvres.

D’après un rapport récent du CSIS (Centre des études internationales et stratégiques), « le changement climatique pourrait mettre fin à la mondialisation d’ici 2040 ». Selon Leon Fuerth, l’un des auteurs, si la terre se réchauffe de 1,3°C et le niveau de la mer s’élève de 23 cm d’ici 2040, les individus et les nations seront menacés par d’importantes pénuries d’eau, de nourriture, des catastrophes naturelles dévastatrices et des épidémies mortelles.

S’ensuit un tableau sombre et angoissant. Dans un de ses scénarii (« barbarisation »), le Global Scenario Group évoque un effondrement de 20% de la production économique, des déplacements massifs de population et la multiplication des conflits pour gagner les ressources naturelles vitales. Le GSG mentionne également le risque de « forteresses autoritaires ». Les pays se replieront sur eux-mêmes pour préserver la rareté des ressources alors qu’éclateront de nouveaux conflits dans les pays qui souffriront le plus du réchauffement climatique. Les pays pauvres seraient simplement abandonnés. Nous vivrons dans «un monde plus interdépendant et plus interconnecté mais en même temps plus divers et plus inégal, donc potentiellement plus instable et plus conflictuel » écrit Jean-Paul Baquiast (« Pour un principe matérialiste fort »). Sauver la terre ? En est-on vraiment là ?

Devant une telle situation, plusieurs attitudes s’affirment. Faut-il prôner la décroissance ? Définir un nouveau mode de progrès ? Ou bien continuer comme avant, en maintenant une croissance soutenue et en aménageant les erreurs à la marge ?

 L’option croissance soutenue

Force est de constater que malgré les alertes et les inquiétudes, notamment environnementales, la croissance reste le modèle privilégié, le moteur unique de la création de richesses, de l’emploi. Telle qu’elle se manifeste, cette croissance fonctionne comme un dogme. Nous sommes en territoire connu. C’est le modèle que nous avons suivi depuis les Trente Glorieuses . Il a apporté des bienfaits et des progrès. « Plus riches en 1975 qu’en 1945, mais pas plus heureux », dit l’économiste Daniel Cohen dans son dernier livre (La prospérité du vice. Albin Michel). Puis le modèle s’est emballé dans l’excès et le gaspillage lorsque cette croissance s’est peu à peu « financiarisé».

Le monde n’est pas près de manquer de ressources, expliquent les partisans de cette croissance continue. Il suffit d’aménager à la marge certains défauts mais en gardant la même logique : l’hyperconsommation, les mégafusions industrielles, le gonflement des narcissismes individuels. Cette option basée sur la productivité, l’endettement et la gloutonnerie produit une forme d’obésité qui alourdira le poids de ce que les générations futures auront à supporter. Cette mécanique cumulative axée sur une compétition pathologique qui n’a plus d’autre objet que le toujours plus « pour gagner plus » témoigne d’une civilisation matérielle dévorante. Sur le plan de la production des biens, cela se traduit par le fait que chaque entreprise est soumise à la contrainte d’innovation permanente et destructrice pour ne pas mourir, pour s’adapter mais pas pour progresser. Ainsi a-t-on crée une planète financière définalisée qui ne sait plus où elle va.

 L’option de la décroissance

John Stuart Mill, écrivait en 1848 dans ses « Principes d’économie politique », qu’une fois les objectifs de la croissance économique atteints, une économie « stationnaire » pourrait voir le jour. C’est l’option prônée par certains économistes qui n’hésitent pas à parler de décroissance, évoquant la décadence de la société. Ils s’appellent Gus Speth, (qui fut conseiller à l’environnement du président américain Jimmy Carter, Andrew Simms, (économiste britannique et directeur de la NEF-New economics foundation). Ce dernier s’en prend à un mythe, celui selon lequel la croissance serait la seule façon d’éliminer la pauvreté) , ou Hermann Daly,( le père de l’enviro-économie).

Reprenant ces théories, c’est sur un mode dramatique, « Comment notre économie tue la Terre », que l’hebdomadaire scientifique britannique le New Scientist a cru bon mettre d’actualité un nouveau « halte à la croissance », semblable à celui proclamé dans le fameux rapport du Club de Rome en 1972. La seule conclusion forte de ce rapport du club de Rome, en réalité rédigé par une équipe de chercheurs du Massachussetts Institute of Technology (MIT) qui fut constituée pour l’occasion , est que « la croissance matérielle perpétuelle conduira tôt ou tard à un « effondrement » du monde qui nous entoure ».

Pour les promoteurs de la décroissance et de la croissance zéro, réduire nos émissions de gaz à effet de serre ou adopter un mode de vie plus durable, sont des efforts futiles. Aussi longtemps que notre système économique sera fondé sur le dogme d’une croissance perpétuelle, nous serons condamnés. Et c’est de ce dogme dont il faut se départir.

La troisième option est celle de l’écodéveloppement.

Le mot « décroissance » est loin d’être enthousiasmant. Pour les générations futures qui ne rêvent que de s’épanouir dans un monde plus motivant, leur présenter un schéma de décroissance ou de croissance zéro, c’est comme leur dire d’arrêter de grandir et d’apprendre. Décourageant ! Le succès relatif que connait ce terme participe de la résurgence d’un malthusianisme » moralisateur et d’un principe de pureté qui a quelque accent réactionnaire. Il est « contre nature » car il ne produit pas de rêve, ni de poésie et n’imagine rien. Il est gestionnaire et pingre. Empêtrés dans l’analyse quantitative, les tenants de la décroissance oublient les capacités humaines, capables de produire certes le pire mais aussi le meilleur .

Dénonçant d’un côté la « surcroissance » et l’hyperconsommation, pointant de l’autre le risque d’une « décroissance » aboutissant au repli sur soi dans un monde de sinistrose sociétale où au lieu de vivre, on gère sa vie comme un petit entrepreneur, le modèle de l’écodéveloppement se veut d’un optimisme responsable. Il affirme une autre notion du temps : le temps du développement durable.

Edouard Bard, professeur au collège de France et archéologue du climat estime qu’« il faut tout faire pour trouver une voie économiquement viable, sans pour autant préconiser un retour à l’âge des cavernes. L’histoire des sociétés humaines est émaillée de catastrophes auxquelles elles ont presque toujours su s’adapter, notamment en développant de nouvelles technologies. Mais il ne faut pas non plus être schizophrène en considérant qu’il y a d’un côté, les méchants industriels qui polluent et, de l’autre, les citoyens vertueux. Et il est encore plus illusoire de stopper la croissance des pays émergents en plein développement ». La science et la technique peuvent nous permettre de tirer davantage des ressources que nous avons – autrement dit, produire mieux avec moins.

Ainsi, l’écodéveloppement repose sur la confiance en l’homme. Il tire par le haut au lieu de pousser vers le bas. Il milite pour un projet humain de développement qualitatif tourné vers la satisfaction des besoins essentiels, la santé, l’éducation, l’eau, l’éradication de la pauvreté, la culture et à la démocratie, mais aussi les libertés fondamentales.

Mais une autre dimension ne doit pas être oubliée : celle de la lumière. Non pas la lumière qui aveugle comme dans la surcroissance, mais celle qui discerne. La lutte contre le réchauffement climatique ne doit pas nous assombrir et développer en nous des réflexes peureux et austères. La peur est toujours mauvaise conseillère. La vie dans un monde durable est la réconciliation de la raison, de la mesure, avec la fête et la dépense qui fait que nous créons, nous nous divertissons, nous nous dépensons, nous donnons sans exiger un retour en échange. Nous avons aussi besoin de préserver une part d’inutile, d’improductif, de risque. Dans le mot de « développement », il ne faut jamais oublier la notion d’épanouissement, de déploiement, de culture.

S’il ne s’agit pas de se rendre maître de la nature, il s’agit bien cependant de faire avec, tout en respectant ses régulations et ses diversités. Il s’agit de donner un autre sens au progrès, de créer une conscience nouvelle de la solidarité, de favoriser « le goût des solutions ». Le mariage de l’art et de la science forment le couple le plus prometteur pour ce dessein.

L’écodéveloppement serait ainsi le garant d’une recherche de qualité pour l’être et une recherche de la mesure dans l’avoir. L’économiste René Passet (L’Économique et le vivant, Economica, 1996) est ainsi conduit à penser qu’on doit remettre l’économie à sa place. Pour ce dernier, l’économie ne représente qu’une partie des activités humaines et ne saurait tout régir par ses lois. C’est à la biosphère de dicter ses lois. Elle nous pousse à interroger nos comportements et à devenir des « consomm’acteurs » capables d’adopter une attitude critique constructive et de résister aux pressions de la productivité et de la consommation. A l’ère de la compétition succèdera l’ère des coopérations. A l’ère de la productivité tous azimut, succèdera l’ère de la créativité, de la connaissance.

Cette perspective de production durable nécessite plus de travail. Elle est plus chère mais elle est créatrice d’emplois et elle dégrade moins l’environnement. L’objectif est de remplacer les productions financièrement rentables mais polluantes par de la production d’énergies renouvelable dont les gains de durabilité sont à estimer sur le long terme.

Pour prévoir ce que nous produirons, ce que nous consommerons, « tout dépend de nous » disent les climatologues. Il faut donc composer avec des comportements humains par définition imprévisible. Plutôt que d’essayer passivement de deviner ce qui va se passer de probable, il convient donc plutôt d’imaginer un éventail de futurs possibles en fonction des politiques nécessaires à engager dès maintenant.

Cette faculté prospective impose le temps comme le grand acteur des périodes à venir. La crise que nous connaissons n’est pas une crise financière au sens de celles que nous avons connu pendant le XXème siècle (1929, les différentes bulles…). Elle marque une crise globale d’un type nouveau, celle du temps au sens propre et au sens figuré. Aussi bien la contraction du temps qu’impose la radicalité d’ Internet dans le domaine des échanges (gratuit/payant..) que le temps au sens du climat qui oriente toute la logique du développement durable.

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Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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