C’est l’une des évolutions majeures de nos sociétés : le travail ne protège plus contre la pauvreté. En France, on estime que le nombre de travailleurs pauvres atteint les deux millions. Les études sur le sujet sont encore rares et méthodologiquement souvent incompatibles, mais elles permettent de dresser quelques premiers bilans. Place-publique.fr reviendra régulièrement sur cette nouvelle donne sociale.

Qu’appelle-t-on travailleurs pauvres ? La définition de la Commission européenne, qui parle de “risques de pauvreté”, qualifie de travailleur pauvre toute personne en situation d’emploi, c’est-à-dire étant au travail plus que la moitié de l’année, et dont les revenus sont inférieurs à 60 % du revenu médian national (*).

Les travailleurs pauvres constituent une population difficile à cerner, non seulement en raison de l’absence de données spécifiques, mais aussi parce que le concept articule deux niveaux d’analyse : le niveau individuel et le niveau collectif. La pauvreté au travail fait en effet référence au statut d’emploi des individus et au salaire qu’ils en retirent, mais aussi à la situation du foyer, au travers notamment des différents transferts sociaux.

A cet égard, l’analyse de la pauvreté au travail en France relève d’un contexte assez spécifiquement national, puisque notre système social prévoit un salaire minimum (le Smic) – ce qui n’est pas le cas dans tous les pays de l’Union-, mais aussi une dizaine de transferts sociaux, largement déterminés par la situation des ménages. Or, les revenus du salaire ne suffisent pas à eux seuls à déterminer la pauvreté au travail, pas plus que les revenus du foyer.

Les difficultés des travailleurs pauvres sont souvent liées à leur situation familiale. Un tiers d’entre eux a un conjoint chômeur ou inactif (contre seulement 23% de l’ensemble des travailleurs), et un autre tiers est sans conjoint (contre seulement un quart de l’ensemble des travailleurs). La dimension familiale contribue notamment à expliquer que plus de 40% des travailleurs pauvres ont un salaire supérieur au Smic.

À l’inverse, les trois quarts des travailleurs dont les revenus d’activité sont inférieurs à un Smic annuel ne sont pas pauvres, du fait d’une situation familiale et/ou de transferts sociaux qui leur permettent d’éviter la pauvreté.

Cette double dimension éclaire la situation des femmes dans les indicateurs de pauvreté au travail : si 67% des travailleurs dont le revenu d’activité est inférieur à au Smic sont des femmes, celles-ci ne représentent «que» 45% des travailleurs pauvres.

Les revenus d’activité (hors allocations chômage) représentent 72% du revenu disponible des ménages de travailleurs pauvres, contre 90% du revenu disponible de l’ensemble des ménages de travailleurs.

Revenons aux indicateurs européens et à la situation qu’ils dépeignent en matière de travailleurs pauvres dans l’Hexagone. Quelques constats (source Eurostat, EU-SILC 2007) :

 Le risque de pauvreté concerne 12% de la population âgée de plus de 18 ans. Il est nettement plus élevé chez les personnes en situation de non-emploi (18 %) et surtout chez les chômeurs (33 %) que chez les personnes en situation d’emploi (6%).

 Au sein des personnes en emploi, le risque de pauvreté concerne davantage les plus jeunes et les plus âgés : il est de 7% chez les 18-24 ans et chez les 55-64 ans, contre 6% chez les 25-54 ans. Les 18-24 ans employés à plein temps représentent 25,8% des travailleurs pauvres en France (vs 7,8 % pour les 25 ans et plus).

 Le niveau d’éducation impacte nettement le risque de pauvreté. Chez les personnes en emploi ayant un niveau élevé d’éducation, le taux tombe à 3%. Il est presque trois fois plus élevé chez celles ayant un niveau d’éducation faible.

 Le risque de pauvreté est plus de deux fois plus important chez les personnes ne travaillant pas toute l’année que chez celles en situation d’emploi permanente. Il est de 12% au sein des populations exerçant une activité à temps partiel et de 5% pour les travailleurs à temps plein. De même, les personnes en
CDI sont sensiblement moins fragilisées que celles en CDD (4% vs 13%).

 Les indépendants sont trois fois plus fragilisés que les employés (16% de risque contre 5%). Les indépendants représentent 30,1% des travailleurs pauvres en France, les employés 8,9%.

 Chez les travailleurs exerçant des emplois familiaux, le risque de pauvreté grimpe à 37%.

 Les foyers monopatentaux sont particulièrement touchés : le risque de pauvreté s’élève pour eux à 16%, alors qu’il est de 7% pour les personnes vivant seules et sans enfant ainsi que pour les couples avec enfant(s) à charge et de 4% pour les parents en couple n’ayant plus d’enfant(s) à charge.

(*) Le revenu médian n’est pas le revenu moyen. Il qualifie le seuil en-deça et au-delà duquel on recense 50 % de la population.
En 2006, le niveau de vie médian est de 17 600 euros, soit 1 470 euros mensuels. Les 10 % des personnes les plus modestes ont un niveau de vie inférieur à 9 720 euros. Le revenu disponible des 10 % des personnes les plus modestes se compose pour près de 42% de transferts sociaux. Les prestations familiales et les prestations logement constituent près des trois quarts de ces transferts (73 %).

Sources : Insee ; DGI, enquêtes Revenus fiscaux 1996 à 2005, Insee ; DGFIP ; Cnaf ; Cnav ; CCMSA, enquêtes Revenus fiscaux et sociaux 2005 et 2006.

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Au sujet de Muriel Jaouën

Journaliste de formation (ESJ Lille, 1990), Muriel Jaouën publie régulièrement dans le magazine de Place-Publique.Ses spécialités : économie sociale, développement durable, marketing, communication, organisations, management.

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