Qui aurait pu croire que Pierre Gadonneix, le Pdg d’EDF, n’avait commis qu’une grosse bourde lorsqu’il réclamait une augmentation de l’ordre de 20% des tarifs de l’électricité sur trois ou quatre ans ? Ses propos tenus à Paris Match le 8 juillet avaient fait grand bruit. Toutefois, ils avaient été vite étouffés par le bruit des vagues en cette période estivale.

Une hausse moyenne et des écarts énormes

Mais un peu plus d’un mois plus tard, dans un communiqué daté du 14 août – au plus fort des vacances – on apprenait que « les tarifs réglementés de vente de l’électricité, fixés par les pouvoirs publics, augmentent de 0,2 centime d’euro TTC en moyenne par kWh pour les particuliers (tarif bleu), soit une progression modérée de 1.9 % ». C’est toutefois bien supérieur à l’inflation. Mais surtout, on découvrait que cette moyenne recouvrait des hausses très disparates, à commencer par 4,65% pour les 2,5 millions de particuliers abonnés au tarif bleu de base, 3% pour les 12 millions d’autres ayant souscrit à une petite puissance, 4,7 % pour le demi million d’abonnés via l’option Tempo… les gros consommateurs étant les moins touchés. Bien sûr, il ne s’agit que de moyennes : les augmentations peuvent être parfois à deux chiffres ! Et c’est la très officielle et sérieuse Commission de régulation de l’énergie (CRE), à qui doivent être soumises ces augmentations, qui a donné le détail des hausses tarifaires.

Absence de communication

Par ces premières déclarations, Pierre Gadonneix avait préparé le terrain. Mais on ne peut considérer que ses propos suffisent à considérer qu’EDF a communiqué sur les augmentations à venir avant de les appliquer. Certes, l’entreprise a été autorisée à mettre en œuvre sa nouvelle politique tarifaire, puisqu’elle est obligée d’obtenir le feu vert de la CRE avant de la rendre publique. Mais le feu vert officiel ne saurait dispenser l’entreprise de la nécessaire information qu’elle doit à ses clients. A n’en pas douter compte tenu de la maîtrise de Pierre Gadonneix dans l’art de communiquer, EDF a préféré passer en force compte tenu du bouleversement culturel révélé par ces nouveaux tarifs. Avec la rentrée, les ménages oublieraient… Mais la méthode est critiquable.

Jungle tarifaire

D’abord, le consommateur moyen n’a aucune chance de comprendre dans quelle situation il se trouve au regard de ces augmentations. Pourtant, le montant de certains abonnements a fait un bond, au 15 août, de plus de 100%. La moindre des convenances pour un fournisseur vis-à-vis de ses clients consiste à ne pas les placer devant le fait accompli pour des hausses de cette ampleur.
Ensuite, EDF met en avant un niveau de prix particulièrement bas en Europe pour justifier ces augmentations. C’est vrai : lorsque le prix moyen hors taxes de l’électricité était, au deuxième semestre 2008 selon Eurostat, de 12,5 euros hors taxes pour 100 kWh dans l’Union européenne et de 16,7 euros TTC, il était en France respectivement de 9,3 euros HT et de 12,3 euros TTC, ce qui correspond à peu près aux deux tiers des prix pratiqués en Allemagne par exemple. Mais la France a payé cher l’acquisition de son parc nucléaire qui lui fournit les trois quarts de son électricité. Réparti sur l’ensemble du territoire national, il compte aujourd’hui 34 unités de 900 MW, 20 unités de 1300 MW et 4 réacteurs de 1450 MW, dont la dernière unité a été mise en service en 1999. On comprendrait mal que, après avoir tant investi, elle ne tire pas un certain dividende de la rente qu’elle s’est constituée…

Coup de couteau dans le service public

Par ailleurs, la production et la distribution de l’électricité sont au cœur du « service public à la française » qui implique un accès identique au service pour tous les citoyens, avec une même qualité du service rendu et une même sécurité. Mais lorsqu’EDF annonce la prise en compte dans se nouveaux tarifs des coûts d’acheminement de l’électricité, on change de logique : l’accès à tous n’est plus garanti dès l’instant où l’approvisionnement de certains clients peut atteindre des coûts exorbitants. Or dès l’instant où EDF, en modifiant son modèle économique, intervient sur les modalités mêmes du contrat qui le lie à ses clients (ce qu’exprime le doublement de certains abonnements), on peut s’interroger sur le bien-fondé d’une démarche unilatérale. N’y a t-il pas, dans certains cas, modifications de la nature du contrat lorsque les augmentations atteignent de telles ampleurs ? Dans ce genre de situation, un fournisseur doit, pour le moins, en avertir les clients concernés avant de changer la règle.
Tout se passe comme si, le marché de l’énergie étant aujourd’hui libéralisé, EDF adossé au nucléaire voulait jouer de son avantage vis-à-vis de ses concurrents captifs des énergies fossiles et condamnés à subir un relèvement des prix des hydrocarbures avec la sortie de crise.

La concurrence monte en puissance

Certes, le client a toujours la possibilité de changer de fournisseur pour manifester son courroux face au traitement qui lui est imposé. Mais l’opération est lourde. En France, à la fin du premier semestre 2009, 1 035 000 ménages sur un total de 29,6 millions d’abonnés (soit seulement 3,5%, ndlr) sont clients d’un fournisseur alternatif en électricité, indique la CRE. C’est relativement peu. Mais le phénomène prend de l’ampleur : au cours du deuxième trimestre, « l’ouverture à la concurrence s’est poursuivie à un rythme soutenu : +18% de clients résidentiels chez les fournisseurs alternatifs par rapport au trimestre précédent en électricité », précise la Commission.

En fait, après la libéralisation totale du marché de l’énergie au 1er juillet 2007, la montée en puissance des opérateurs alternatifs a été relativement lente. Mais à la fin de l’été 2008, le cap des 500.000 clients résidentiels était franchi par les concurrents d’EDF. Et en un an, leur nombre a doublé. La nouvelle politique tarifaire introduite brutalement par EDF pourrait bien accélérer le mouvement, surtout à l’occasion de mises en services effectuées lors d’emménagements.

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Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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