Reprenant l’une des propositions du Grenelle de la Mer, la France entend assurer la protection des espaces naturels sur un tiers de son littoral d’ici 2020. Entretien avec Michel Muracciole, Délégué du Conservatoire du littoral pour la Corse.

Quelle a été l’implication du Conservatoire du littoral dans le Grenelle de la Mer ?

Nous avons participé au niveau national aux quatre groupes de travail. Et en particulier au groupe n°1 qui nous concernait de près, puisqu’il portait sur « La délicate rencontre de la terre et de la mer ». Il était d’ailleurs présidé par Jérôme Bignon, Président du conseil d’administration du Conservatoire. Nous étions également présents dans les tables-rondes régionales, celle de la Corse dans le cas de notre Délégation.

Vos propositions ont-elles été prises en compte ?

Oui, au-delà même de notre contribution directe. Le Conservatoire est aujourd’hui reconnu comme un outil important, non seulement pour la protection du littoral – sa mission stricto sensu – mais aussi en regard des autres enjeux de cette interface terre-mer. Dans ses conclusions, le groupe de travail n°1 a insisté sur la nécessité de préserver de toute dénaturation un tiers du linéaire du littoral français, et d’y arriver le plus vite possible. En 2004, nous avions adopté une stratégie visant à atteindre ce « tiers naturel », vierge de toute construction, à l’horizon de 2050. Le chef de l’État vient d’acter notre proposition de ramener cette échéance à 2020.

Compte tenu de l’état actuel de notre littoral, déjà largement urbanisé, cet objectif est-il réaliste ?

L’important est d’affirmer cette ambition nationale, et qu’elle soit partagée par tous les acteurs du Grenelle de la mer : État, élus, syndicats employés et employeurs, associations de protection de l’environnement. Pour la première fois, tout le monde s’entend sur un objectif et une échéance. Par ailleurs, l’espace existe, il reste encore de très nombreux sites à protéger. Notre stratégie pour 2050 s’est basée sur un état des lieux qui a permis d’identifier ce tiers naturel en métropole – pour l’outre-mer, les choses sont un peu plus complexes. Cet ensemble ne sera pas constitué seulement de terrains acquis par le Conservatoire : d’autres protections fortes, tels que les réserves naturelles, y contribueront. Notre patrimoine représente aujourd’hui environ 11% du linéaire côtier métropolitain. Compte tenu de l’existence des autres régimes de protection, il nous faut au moins doubler ce chiffre d’ici 2020. Nous savons où se trouvent les 10% ou 15% encore sauvables.

Les moyens suivront-ils ?

Il faut maintenant voir comment nous y parviendrons, à quel rythme. Sur les plans juridique et réglementaire nous avons à peu près tous les outils qu’il faut. Mais c’est certain, nous aurons besoin de davantage de moyens financiers et humains pour acquérir les terrains, éventuellement les réhabiliter, puis mettre en place une gestion pérenne de ce patrimoine collectif. L’objectif de 2020 sera un argument pour demander ces moyens supplémentaires à nos tutelles.

Un tiers du littoral, c’est évidemment une moyenne. La situation n’est pas la même dans toutes les régions…

Dans les Alpes-Maritimes nous ne protégerons jamais 30% d’un linéaire côtier déjà artificialisé à plus de 90%. Ici comme dans beaucoup d’autres secteurs, il est malheureusement trop tard, sauf pour préserver ou réouvrir quelques petites « fenêtres » de respiration naturelle. Mais dans le Nord Pas-de-Calais, le Conservatoire a mis à l’abri 24% des rivages ! En Corse nous en sommes à 23%. Si l’on ajoute les autres dispositifs de protection, le « tiers naturel protégé » est déjà une réalité. S’agissant du Conservatoire, l’ambition que nous avions affiché pour 2050 est d’atteindre 45% à 50% du littoral insulaire, soit, là encore, doubler nos acquisitions. Il existe largement autant de sites « sauvages » qui présentent un intérêt et méritent notre intervention.

Comment se fait-il que la Corse possède encore un tel potentiel ?

Il y a des raisons historiques, culturelles et économiques complexes. La Corse est un pays de montagnes, où longtemps le littoral n’a été habité que de façon épisodique en dehors des cités historiques – Ajaccio, Bastia, Bonifacio… Le rapport des Corses au bord de mer a certes changé, ils en savent aujourd’hui la valeur. Mais le retard de développement économique et urbanistique explique pourquoi une grande partie des rivages est restée naturelle.

Justement, ce trésor de nature n’attise-t-il pas les convoitises ?

Si bien sûr, mais cela signifie aussi qu’il y reste de la place pour un développement raisonnable sur le littoral corse. L’espace existe pour permettre des aménagements urbains ou touristiques dans le respect de la loi littoral, c’est-à-dire en densifiant l’urbanisation existante ou en créant ponctuellement des « hameaux intégrés à l’environnement ». Et le rythme de développement n’a rien de comparable ce qu’il est ailleurs : pour un permis de construire délivré en Corse, il y en a dix dans d’autres régions. D’autre part, protection ne signifie pas mise sous cloche. La gestion de ces territoires inhabités, longtemps abandonnés, dégradés ou fermés par le maquis, est une composante d’un développement pérenne. L’intervention du Conservatoire permet d’assurer une maîtrise foncière publique, une réhabilitation et un entretien des sites, une organisation de l’accueil du public compatible avec leur préservation ; et donc, d’ouvrir à tous et de valoriser ces espaces qui contribuent à la qualité de vie dans l’île, à la beauté de ses paysages, à son attractivité touristique.

Existe-t-il aujourd’hui un consensus en Corse autour de cette vision ?

Du moins une majorité grandissante de la population est consciente que la sauvegarde de ses espaces naturels, en bord de mer mais aussi dans les montagnes de l’intérieur, est le premier atout de l’île pour l’avenir. Quant à l’intervention du Conservatoire, elle est largement consensuelle. Nous sommes déjà présents dans de très nombreuses communes, et sans cesse sollicités par des élus locaux ou par des propriétaires privés pour engager de nouvelles opérations. Le Conservatoire n’est généralement pas perçu comme une administration contraignante qui impose des réglementations supplémentaires, mais comme un outil au service de la collectivité, autrement dit des citoyens.

Les mots « Corse » et « littoral » sont souvent associés à « plasticages ». Ces derniers n’ont-ils pas contribué à freiner les projets immobiliers ?

On ne retient souvent que les attentats, parce qu’ils ont eu un écho médiatique très fort. Ils ont sans doute découragé certains investisseurs. Ces actions violentes n’ont pourtant joué qu’un rôle marginal. Comme d’autres régions littorales avant elle, la Corse, dans les années 1970 et 80, a vu se multiplier les grands projets d’urbanisation balnéaire dans les sites les plus emblématiques de l’île. Ce ne sont pas les bombes, mais des mouvements associatifs et politiques légaux qui ont empêché ces projets de voir le jour. La bataille pour la protection des bords de mer a été menée par des élus locaux et des associations visionnaires qui ont refusé de laisser dénaturer les rivages corses, comme malheureusement beaucoup d’autres côtes de la Méditerranée avant eux. Pour cela ils se sont saisis d’outils légaux, dont l’intervention du Conservatoire. Ce sont ces mêmes associations qui animent aujourd’hui le collectif pour la défense de la loi littoral.

  Le Conservatoire du littoral, créé en 1975, assure la protection inaliénable des rivages maritimes et lacustres français. Son patrimoine s’étend sur plus de 125 000 hectares et 400 ensembles naturels, en France métropolitaine mais aussi en Outre-mer.

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Au sujet de Claire Marzin

Claire est coordinatrice de projet pour Place Publique, rédactrice et documentaliste pour Canal Plus, Télérama, Les Echos et Place-Publique. Claire Marzin est la webmaster des sites Place-Publique.fr et Place-Publique Edition.Spécialiste de la gestion de contenus, elle conseille et accompagne les petites entreprises et les associations dans la création ou la refonte de leur site internet.Sa formation de documentaliste et la gestion des services de Documentation du Nouvel Economiste, de Management et de La Tribune, l'ont naturellement conduite à la production de contenus pour site internet.

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