Point de vue d’un journaliste, spécialisé dans la vie des entreprises, sur les résultats du vote européen et les raisons de sa perplexité au moment du vote

Comme après chaque élection, les commentaires vont bon train. Chacun y va de son explication sur les raisons de l’abstentionnisme, de la victoire des uns ou de la défaite des autres. Quand je les lis, nombre de ces argumentaires me semblent intéressants et pertinents. J’admire même la subtilité et la finesse d’analyse des commentateurs. Le problème, c’est qu’au bout du lot, si tout le monde a raison, qui est dans le vrai, puisque les explications sont évidemment contradictoires entre elles ?

Ainsi, l’UMP a incontestablement gagné en termes mathématiques et selon les règles électorales. Mais certains veulent nous prouver qu’en fait les anti-sarkozistes sont très largement majoritaires. Ils sont effectivement 72% à ne pas avoir voté pour le parti présidentiel, sans compter ceux qui n’ont pas voté du tout. Ah, si les anti-sarko (supposés) avait été unis, quel succès ! Mais voilà, ils se sont présentés en ordre dispersé, pas pour faire plaisir au président, mais parce qu’ils ne sont d’accord sur rien. Dire qu’il sauraient pu gagner, si…, relève d’une extrapolation abusive. Les faits sont là, et, on le sait, ils têtus.

Le plus amusant est la manière dont on fait parler les muets. On peut penser que les abstentionnistes sont d’abord des gens qui n’ont pas souhaité s’exprimer lors de ce scrutin, pour des motifs certainement très divers et invérifiables. Quelle aubaine pour nos commentateurs : ils n’ont rien dit, on peut donc tout leur faire dire. Et les voici enrôlés tour à tour (selon ce qu’on veut prouver) dans le régiment des opposants à l’Europe, puis dans celui des indifférents, puis dans celui des tenants d’une autre Europe, et j’ai même entendu dire qu’il s’agissait de pro-Européens convaincus, déçus par la tiédeur de l’engagement des partis en présence. Ne pas voter aux élections européennes pour défendre l’Europe, ça, c’est profond ! J’avoue que ça n’avait pas effleuré mes capacités interprétatives restreintes.

Absence

Peut-on jamais savoir ce qui se passe dans la tête d’un électeur (ou d’un non-électeur) ? Combien prennent leur décision au dernier moment, juste dans l’isoloir, au gré de leur humeur ? Combien font leur choix sur des critères peu prévisibles : la tête du candidat, la couleur d’une affiche électorale, une phrase qui fait tilt, l’envie de faire pareil que son conjoint (ou au contraire de se démarquer), une rancœur tenace contre l’un ou l’autre de ceux qui se présentent, des difficultés dans son travail, une information mal comprise ? Combien se déterminent vraiment en connaissance de cause, c’est-à-dire en ayant réellement pesé les programmes et les arguments ?
Chacun sait, au fond, que l’électeur est un être plus affectif et inconstant que raisonnable, mais, dans les analyses « post-scrutin », on fait comme si son vote (ou son absence de vote) était lourd de sens. Mais combien d’abstentionnistes, par exemple, ne sont pas allés aux urnes pour la seule raison qu’ils n’y sont pas allés, que l’idée ne leur est pas venue à l’esprit, qu’ils n’étaient même pas au courant qu’il y avait des élections ?

Méconnaissance

Puisqu’il est difficile de le savoir pour les autres, je me suis interrogé sur mes motivations personnelles : pourquoi, finalement, j’ai glissé telle liste dans mon bulletin et pas une autre ?

Qu’on le sache, pour bien comprendre ce qui va suivre : j’ai fait des études, je suis journaliste, donc en théorie plutôt bien informé, et je suis depuis toujours intéressé par l’Europe et favorable à l’Union. Je pense même que c’est le seul projet collectif qui puisse redonner du souffle à nos sociétés repues et fatiguées et désespère du manque général d’enthousiasme pour cette formidable construction européenne. Je fais donc partie de ceux qui auraient dû faire un choix mûrement réfléchi.

Et bien, je dois, l’avouer : je n’ai lu attentivement aucun des programmes, ni regardé aucune émission de débat. Quand il m’est arrivé de tomber sur l’une d’entre elles, par hasard, j’ai rapidement zappé, excédé par l’ambiance de foire d’empoigne qui y régnait et dont rien de clair ne se dégageait.

Pire encore, le matin du vote, une amie m’a demandé de lui expliquer comment ça fonctionnait. Si je savais que nous devions élire 72 députés et que c’était un scrutin proportionnel à un tour avec des grandes régions, je croyais qu’il y en avait 9 (au lieu de 8) et que chacune élisait le même nombre de personnes (donc pour moi 8, puisque 8×9=72). Ce qui fait que je ne comprenais pas pourquoi on trouvait, en Île-de-France, 26 candidats par liste (puisque même avec 100 % des voix on ne pouvait pas en nommer plus de 8). Je suis donc allé voir sur Internet (le salut des ignares) pour apprendre que nous désignions dans notre circonscription 13 candidats qui avaient chacun un suppléant, d’où les 26 !

Indigence

Pourquoi donc, alors que je me suis si peu intéressé à ces élections (comme la plupart de mes concitoyens), me suis-je rendu au bureau de vote ? (Et je suis même rentré plus tôt de mon week-end pour ce faire.) Certainement d’abord pour des questions d’éducation. J’ai appris de mon père qu’on devait accomplir son devoir de citoyen (et il m’amuse de voir que je transmets cette idée à mes enfants). Ainsi, je n’ai quasiment jamais raté une élection depuis ma majorité. Ensuite, sans doute en raison de mes convictions européennes, je n’aurais pas voulu qu’on interprétât mon abstention comme un déni de l’Europe ou une indifférence.

Enfin, il s’est trouvé que j’ai conçu et réalisé des petits clips vidéo pour inciter les jeunes à voter, à la demande de deux organismes institutionnels.
Voter allait donc de soi, mais pour qui ? L’indigence des rares discours que j’avais captés venant du parti pour lequel je me commets régulièrement m’incitait à ne plus l’encourager dans sa stupidité suicidaire. La fidélité, oui, mais pas à n’importe quel prix. Le parti orange, qui aurait pu me tenter, a viré au citron et son acidité m’a donné des aigreurs.

Impertinence

En réalité, ma décision était plus ou moins arrêtée depuis assez longtemps, sans que j’en sache réellement les motivations profondes. Pourquoi ai-je choisi la liste « Europe écologie » ? A cause de l’association de ces deux mots, certainement, qui avaient le mérite d’annoncer la couleur (verte, évidemment) et d’être, en eux-mêmes un programme. Mais, conduite par Dominique Voynet ou Noël Mamère, je ne suis pas sûr que j’aurais opté pour cet attelage. Si je creuse un peu plus, je crois que c’est la figure de Daniel Cohn-Bendit qui m’a décidé, pour des raisons subjectives autant qu’objectives. Objectivement, Cohn-Bendit est un Européen sincère et militant, ce qui le distingue de beaucoup d’autres. C’est aussi un vert réaliste et mesuré, ce qui me convient. Subjectivement, le souvenir de 68, que j’ai vécu, a probablement joué un rôle décisif.

Le Vert a gardé de son époque rouge une impertinence, une liberté de ton et de mouvement, un enthousiasme, une drôlerie, un irrespect des convenances et de la « bien pensance » qui nous ramènent à cette époque bénie où tout semblait possible et ouvert, au sortir d’une société étouffante et conventionnelle. 40 ans plus tard, alors que nous sommes à nouveau dans une société qui se ferme sur elle-même et sur le politiquement correct, il est peut-être le seul à incarner encore cette joyeuseté décapante et irrévérencieuse. Cela sûrement m’a séduit et rassuré : ma jeunesse et mes illusions n’étaient pas tout a fait taries.

Je me suis un peu demandé ce que venait faire sa colistière, Eva Joly, sur le marché politique, mais elle ne me dérangeait pas et son côté « transeuropéen » était plutôt un atout. J’étais plus réservé pour la présence de José Bové que je tiens pour un obscurantiste anti-scientifique. Mais il a suffi qu’un ami à qui je m’en ouvrais (il se reconnaîtra, car il ne peut pas ne pas lire ces lignes) me dise : « Tu sais, je le connais bien, il est vraiment sympa et bon vivant », pour que mes doutes s’estompent.

Inconscience

Faut-il aller plus loin dans cette introspection ? Elle suffit à montrer la ténuité de nos choix électoraux, des miens en tout cas. A moins qu’il ne s’agisse d’un conditionnement ancré de longue date dans mon inconscient ? Que je le veuille ou non, je fais plus ou moins partie des « bobos ». Et j’ai peut-être tout simplement voté comme tous les autres bobos, ce que tendrait à prouver le succès surprenant de cette liste Europe écologie, notamment en Île-de-France, où elle dépasse les 20 % et où on compte le plus de bobos. « Dany, est-ce que tu nous aurais manipulés ? »
Le mystère de la démocratie est bien là. On se décide seul, dans son coin, pour des raisons souvent bizarres et on finit par voter comme beaucoup d’autres.

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Au sujet de Bruno Tilliette

Bruno Tilliette est journaliste, rédacteur en chef de la revue du Centre des jeunes dirigeants. Il a participé à la création de plusieurs universités d'entreprise. il est coauteur de La Crise de l'intelligence avec Michel Crozier (InterEditions, 1995). Bob Aubrey et Bruno Tilliette ont reçu le Prix Dauphine en 1991 pour leur premier livre écrit en commun sur la formation en entreprise, Savoir faire savoir (InterEditions, 1990).

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SANTE

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