Si la crise est celle de l’éthique, le pouvoir est en crise dans les grandes entreprises. Là où le pouvoir isole.

Les bonus sont incompréhensibles. Indécents. Provocateurs. Et immoraux, si tant est que la moralité ait sa place dans le débat. « Auparavant, les lois induisaient des comportements. Mais elles ne sont plus efficaces. Nous assistons au procès d’une société qui échappe au politique. Si certains dirigeants continuent, ils vont faire renaître la lutte des classes », s’exclame un proche de Jacques Chirac, qui dénonçait la fracture sociale à la manière d’un grognard gaulliste.

En France comme aux Etats-Unis où le président Barack Obama a qualifié d’obscènes ces bonus de crise, dans les rangs de l’opposition mais aussi de la majorité, dans les propos de Nicolas Sarkozy comme de Dominique Strauss Kahn à la tête du Fonds monétaire international, ou de Jean-Louis Debré, président du conseil constitutionnel, et même de Laurence Parisot, la patronne des patrons, aucune personnalité tenant un discours public n’irait aujourd’hui prendre la défense de dirigeants qui défient la collectivité en bafouant la plus élémentaire des solidarités.

Pour l’Elysée, l’occasion était trop belle pour ne pas prendre la tête d’une croisade qui entraînerait derrière elle – une fois n’est pas coutume – toute la communauté nationale, y compris des chefs d’entreprises. En étant à l’origine d’un décret interdisant les parachutes dorés ou autres tombereaux de stocks options dans le cas d’entreprises profitant d’aides d’Etat.

Une perte de sens

 On peut toutefois s’étonner qu’il faille en passer par là pour empêcher quelques dirigeants de s’exonérer de l’exemplarité induite par leur fonction. En fait, ce dossier a fourni à point nommé à l’Elysée un épouvantail à agiter pour faire état de son activisme dans la lutte anti-crise sans pour autant remettre en question les fondements d’un système économique dont le candidat Sarkozy a été le chantre. Les super bonus sont condamnables, surtout en période de crise. Mais ils ne sont qu’un épiphénomène, un dommage collatéral de la perte d’éthique consécutive aux excès du libéralisme. Et tout l’arsenal législatif et les codes de conduite nécessaires sont déjà en place pour s’opposer aux excès.

La production de lois nouvelles (4,8 kg de papier par an aujourd’hui contre 800 grammes au début de la cinquième République) est le résultat de la médiatisation et de l’appauvrissement de la notion de loi, soulignait récemment Jean-Louis Debré, invité à un débat organisé par la chaire « droit et éthique des affaires » de la Faculté de droit de Cergy-Pontoise. De fait, les lois et les codes éthiques dont doivent découler les comportements des dirigeants, ne manquent pas. Or, des dirigeants considèrent qu’ils peuvent s’en exonérer. La perte d’éthique commence par eux.

Ainsi, le préambule de la Constitution de 1946 insiste sur le fait que « chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi ». Si cet article 5 a un sens, pourquoi les mises en retraite anticipées et les licenciements économiques décidés au seul titre de la rentabilité se multiplient-ils, foulant aux pieds le droit de travailler et créant de l’exclusion sociale ? La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 souligne que « toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes et à la protection contre le chômage ». Mais n’assiste-t-on pas à la multiplication des travailleurs pauvres, ceux qui exercent un emploi sans qu’il leur soit pour autant permis d’accéder à des conditions d’existence dignes ?

Un comportement transgressif

Le constat s’applique aussi au dévoiement de la gouvernance d’entreprise. Pourtant, à Toulon, le 25 septembre dernier, face à l’indignation causée par les parachutes dorés et autres retraites chapeau de certains dirigeants au bilan détestable, Nicolas Sarkozy avait déjà appelé à une moralisation de la vie des affaires. Les titulaires de bonus extravagants veulent-ils se moquer du Président de la République ? Ce serait maladroit. Pensent-ils être au-dessus de la parole présidentielle ? C’est bien le problème, tout comme ils se sentent probablement au-dessus des codes de gouvernance établis par leurs pairs. Car ces codes censés répondre à une demande d’éthique, existent.

Le premier rapport qui parle de comité de rémunération dans les grandes entreprises avec des administrateurs indépendants pour fixer les rémunérations des grands patrons et leurs conditions de sortie, remonte à… 1995. C’était le premier rapport Viénot, du nom du président de la Société Générale qui avait conduit sa privatisation.

Pour faire bonne mesure, il y eut même un deuxième rapport Viénot, puis en 2002 un rapport Bouton ( Pdg de la Société Générale lui-aussi, le même que lors de l’affaire Kerviel). L’objectif consistait à chaque fois à introduire de l’éthique dans le « gouvernement d’entreprise ».

Tous les dirigeants de grands groupes n’y dérogent pas, mais certains leur font un immense pied de nez : Daniel Bernard qui a touché un pactole à son départ de Carrefour, Patricia Russo qui a empoché plusieurs millions d’euros pour avoir vendu un canard boiteux – la société Lucent – à Alcatel présidé par Serge Tchuruk, qui a lui-même touché autant pour avoir laminé son groupe. Sans oublier Noël Forgeard remercié d’EADS avec un gros chèque suite à un soupçon de délit d’initié. Sans oublier les millions d’euros octroyés à Jean-Marie Messier pour le remercier de sa fuite en avant chez Vivendi, à Antoine Zacharias de Vinci pour qu’il puisse s’exiler en Suisse… puis, en pleine crise, l’indemnité de départ de Thierry Morin contesté chez Valeo, et les brouettes de stocks options du top management de la Société Générale (avec là-encore Daniel Bouton, l’auteur du troisième rapport sur la gouvernance) ou de GDF-Suez (une pratique qui n’aurait pas eu lieu du temps de l’ancienne entreprise publique Gaz de France).

Un art prédateur

« Une entreprise doit être rentable, mais également prendre en compte l’impact de son activité sur son milieu environnant », expliquait récemment Dom Hugues Minguet, moine bénédictin fondateur de l’institut « Sens et croissance ». L’entreprise a une fonction économique et sociale et, à ce titre, est utile. Mais elle doit être au service des personnes, sans perdre le sens de l’éthique qui est un art du comportement. Celui de certains patrons est un art solitaire, obscène et provocateur.

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Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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ECONOMIE

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