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Des expériences et des voies nouvelles développées par des « entrepreneurs » dans l’économie solidaire, les nouvelles technologies, le travail en réseau, le développement durable,montrent qu’on peut travailler et produire autrement, et qu’on n’est pas obligé de perdre sa vie à la gagner

« Pour le chef d’entreprise que je suis, la période dans laquelle nous sommes entrés soulève de manière très vive une question longtemps occultée et qu’il me paraît nécessaire d’affronter : celle du rôle de l’entreprise dans notre société. Pendant de nombreuses années, qu’on s’en félicite ou qu’on le déplore, il était admis qu’une entreprise cotée avait pour seule finalité de générer une valeur maximale et toujours croissante pour ses actionnaires. Cette conception étroite du rôle de l’entreprise nous a conduits dans l’impasse, et c’est pour moi une des leçons majeures de la crise. »

C’est Franck Riboud, le Pdg de Danone qui s’exprime ainsi dans Le Monde du 2 mars 2009. Et il n’est pas le seul. Depuis le début de la crise, chefs d’entreprises, banquiers, responsables politiques semblent se réveiller d’une sorte de sommeil hallucinatoire où ils auraient été plongés depuis près de vingt ans et qui les aurait conduits, malgré eux, à ces dérives financières qu’ils condamnent aujourd’hui quasi unanimement.

Il n’est sans doute jamais trop tard pour reconnaître ses erreurs, même si cette soudaine humilité peut apparaître, chez certains, comme une ruse de la raison, une manière de faire faussement amende honorable pour mieux continuer comme avant. «Tout changer pour que rien ne change», on connaît la formule du Guépard, de Lampedusa.
On peut en particulier s’interroger sur la sincérité des banquiers et financiers qui, après avoir perdu l’argent de leurs clients, jouent maintenant avec celui des contribuables, c’est-à-dire des mêmes, mais puisé à une autre source.

Toujours est-il que nombre d’acteurs économiques, dessillés par la violence de la crise, en sont venus à résipiscence et en appellent à un nouveau modèle économique. Dont acte. On ne peut que se réjouir de les voir réclamer « une économie plus juste et plus humaine », « un meilleur équilibre entre la rémunération du capital et les salaires, entre l’économique et le social », « une plus grande responsabilité sociale de l’entreprise », « une meilleure régulation des activités financières », « un retour à l’économie réelle » et finalement, comme Franck Riboud, la nécessité de repenser le rôle de l’entreprise dans notre société, en allant vers plus de solidarité, car « aucun organisme ne se développe dans un milieu appauvri ou dans un désert » .

Assistons-nous au triomphe des marges ? Beaucoup d’innovations économiques et sociales, on le sait, sont d’abord mises en œuvres par des expérimentateurs individuels, des petits groupes marginaux. Au départ, regardés comme de doux rêveurs, des utopistes qui cheminent au rebours de ce que la majorité considère comme des tendances lourdes et inéluctables de la société, ils finissent par représenter, au détour d’une impasse où ces mêmes tendances nous ont menés, une voie nouvelle qu’il ne serait pas si idiot d’emprunter.

S’il fallait une catastrophe pour que l’on commence à écouter ces minoritaires qui nous disent, depuis le début du capitalisme, que la production des biens et des services doit répondre aux besoins de tous et non au seul intérêt de quelques-uns, et bien la catastrophe n’aura pas été inutile. Car l’ambition d’entreprendre autrement n’est pas nouvelle, mais elle a toujours été occultée, si ce n’est étouffée par l’idée rapidement dominante que la seule finalité de l’entreprise était de créer du profit. Le but a été confondu avec le moyen. L’entreprise a besoin d’argent pour se développer et réaliser ses projets. Mais la perversion naît quand l’idée inverse la gouverne, c’est-à-dire qu’elle ne songe à se développer et à réaliser de nouveaux projets que pour gagner toujours plus d’argent. Ceux qui raisonnent ainsi ne sont pas des entrepreneurs, mais, justement, ces financiers qui réduisent l’entreprise à une monoculture intensive, celle de l’argent.

Or, mises à part les banques, les entreprises ne sont pas faites pour produire de l’argent, mais des richesses, ce qui est bien différent : richesses de biens et de services destinés à satisfaire les besoins de chacun, richesses d’idées au travers de leurs innovations, richesses relationnelles en tant que communautés de travail et richesses économiques, bien sûr, pour assurer la prospérité sociale par une répartition équitable des revenus.

Le crime monomaniaque de l’économie financière qui s’est mise à vampiriser l’économie tout entière, c’est de s’être attaqué aux entreprises pour en tirer le maximum de profit immédiat et les laisser exsangues. Dans son aveuglante avidité, elle a tué la poule aux œufs d’or.

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Ce misérable assassinat révèle crûment aujourd’hui combien nous avons besoin des entreprises, combien elles sont essentielles au fonctionnement global des sociétés modernes, combien elles risquent de nous manquer. Elles sont une des institutions sans lesquelles le « vivre ensemble », qui passe par le « travailler ensemble », ne serait plus possible. A ce titre, secourir les banques n’a d’intérêt que si cela permet aux entreprises de bénéficier de crédits, comme moyen de mener à bien leur tâche économique, sociale et sociétale. C’est à cela qu’elles doivent servir et à rien d’autre.

Les interrogations soudaines, mentionnées plus haut, sur le rôle de l’entreprise sur la nécessité de la faire fonctionner différemment reposent au fond sur une inquiétude et un questionnement plus profond : face au désastre, comment relégitimer l’entreprise ? Comment redonner à cette institution indispensable toute sa valeur ? Comment, en un mot, sauver l’entreprise contre elle-même ?

Face à cet enjeu primordial, les esprits semblent prêts, désormais, à se tourner vers ceux qui depuis longtemps tentent de conserver à l’entreprise sa vocation humaine et pensent qu’elle n’est utile que si elle est « au service de l’homme ». Le fondateur du Centre des jeunes dirigeants d’entreprise (CJD) écrivait ainsi, il y a plus de 70 ans que « l’entreprise ne tire sa valeur que du bien-être qu’elle apporte à la société ». Et le même mouvement, depuis cette date, s’est donné pour mission de construire, précisément, « une économie au service de l’homme », devise que ses membres essaient de mettre en acte dans leurs propres entreprises.

Il est d’ailleurs paradoxal d’avoir à rappeler explicitement – mais il est heureux que ce soient des chefs d’entreprises qui le fassent – que l’économie et l’entreprise doivent avant tout servir la société humaine. Ne s’agit-il pas d’institutions créées par les hommes pour eux-mêmes ? L’aberration est bien qu’ils les aient laissées se retourner contre eux, ou plutôt qu’elles aient été détournées au service de quelques-uns.

Le CJD n’est pas le premier, ni le seul à militer pour un autre développement économique, une autre manière d’entreprendre et de travailler. Les initiatives pour redonner sens et valeur à une entreprise ancrée dans la société ont toujours existé, on l’a dit, mais, devant l’urgence, elles sont de plus en plus nombreuses. « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve », disait le poète Hölderlin.

Contrairement au modèle unique d’entreprise engendré par le capitalisme financier, ces nouveaux modèles sont multiples, variés, vivants. Par leur diversité, ils montrent qu’il n’y a pas une solution idéale, mais des solutions à des problèmes concrets, qui se complètent, se rencontrent, s’interpénètrent et finissent par inventer des formes différentes d’activités économiques et humaines.

Certaines de ces expériences sont de tradition ancienne, comme les Scop ou les mutuelles, mais elles sont encore peu connues ou reconnues comme une alternative. On peut chercher les autres du côté de l’économie solidaire et des entreprises d’insertion. Mais aussi et de plus en plus, parmi les entreprises de nouvelles technologies, méta-organisations ou entreprises virtuelles qui fonctionnent en réseau, autour de projets et dans un esprit essentiellement coopératif. Ou encore dans les entreprises qui se sont créées sur des principes de développement durable, qu’elles soient dites vertes, à visage humain, citoyennes, ou encore éthiques et solidaires. Enfin, des groupes industriels, d’apparence plus classique, sont aussi porteurs de ces valeurs citoyennes et humanistes et attentifs au bien-être de leurs salariés et au développement de la société qui les entoure.

Ces voies nouvelles existent dans tous les secteurs et tous les pays, elles portent aussi bien sur des questions de management, que sur la commercialisation des biens, le partage du capital ou des bénéfices, l’organisation de l’entreprise, l’utilisation des technologies, le financement des projets, les modes de production, les conditions de travail, la création d’emplois…

Ce qui les relie, c’est qu’elles tentent de trouver le meilleur équilibre possible entre les exigences économiques, sociales et environnementales. Qu’elles sont particulièrement attentives à la place de l’homme dans l’entreprise sans renoncer à être rentables et viables, donc pérennes. Et qu’elles se vivent d’abord comme une aventure collective, pour le plaisir du « faire ensemble ».

Toutes ces expériences, portées par des « entrepreneurs » au sens large du terme, des hommes et des femmes remarquables, disent, en quelque sorte, qu’on peut travailler et produire autrement, qu’on n’est pas obligé de perdre sa vie à la gagner et que finalement l’économie et l’entreprise sont des outils plus souples que ce que la pensée dominante et l’histoire industrielle, dont nous sommes encore imprégnés, peuvent nous le faire croire.

N’est-ce pas le père de la pensée libérale et utilitariste, John Stuart Mill, qui disait lui-même, dans les années 1850 : « J’avoue qu’à mon sens, il y a autre chose à attendre de la vie que de faire des pieds et des mains pour réussir ; et que les membres de notre espèce ne sont peut-être pas destinés à se piétiner, s’écraser et se prendre à la gorge, comme les y oblige actuellement leur société… ». A quoi le prix Nobel d’économie, Amartya Sen, répond aujourd’hui en écho : « La vertu renforce l’économie… L’honnêteté, la confiance, l’estime réciproque, le sens du devoir jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement de l’économie. Tout système économique a besoin d’un ingrédient de civisme pour fonctionner ».

La mondialisation financière et productiviste, armée de son cynisme, n’est donc pas plus indépassable que l’internationalisme communiste…
Une grande partie de la société a le sentiment aujourd’hui d’aller droit dans le mur. Ces entreprises du troisième type montrent qu’au-delà du mur, peut-être, un autre monde économique s’ouvre, plus durable, plus équitable, plus humain, moins consommateur, et pourtant économiquement performant et créateur de richesses.

*journaliste, rédacteur en chef de Dirigeant, le magazine du CJD

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Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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