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Lectures croisées sur l’usage d’internet par les jeunes générations: Don Tapscott. Katherine Hayles, Bernard Stiegler.

Dans un numéro récent du magazine suisse L’Hebdo (21 février 2009), Don Tapscott, (auteur de « Wikinomics : comment l’intelligence collaborative bouleverse l’économie » Editions Pearson Education), avance que « personne n’a jamais été aussi soucieux d’éthique, de collaboration, de solidarité, ni aussi pourvu d’intelligence et de ressources que les jeunes nés depuis 1980 ». Contrairement à ce qu’on dit sur cette génération de l’internet, née avec un joystick et une souris dans la main, «non, ils ne sont pas asociaux, narcissiques, indifférents à la marche du monde, paresseux. Les enfants de l’internet sont aussi plus malins et plus éthiques que leurs parents ».

Pour ce spécialiste des technologies émergentes, « les jeunes sont meilleurs dans le passage fréquent et rapide d’une activité à une autre. Ils ont en outre développé leur sens de la stratégie, leurs talents organisationnels et de leadership avec des jeux online de type World of Warcraft. Et ils se concentrent aussi facilement que nous: ils peuvent rester trois heures sur une mission délicate quand ils jouent en ligne, sans décrocher une seconde ». Dès lors, il conclut que rien ne sert de s’inquiéter sur les conséquences « neurologiques » de toutes ces heures passées par les enfants derrière l’ordinateur qui de ce fait, passent moins de temps à jouer dehors. « Le temps occupé par les consoles ou l’internet est du temps pris à la télé, que ma génération regardait en moyenne plus de vingt heures par semaine. Eux ne la regardent quasiment plus, en tout cas plus de façon exclusive, assis à ne rien faire d’autre. Et les plages horaires destinées aux activités extrascolaires, au sport, n’ont pas diminué ».

Ce dernier voit au contraire des éléments positifs dans les relations entre ces jeunes vers plus de partage des connaissances : « Les jeunes sont comme ça dans tous les domaines: vous avez un problème? Vous posez une question sur un forum, quelqu’un dans le monde là-dehors connaît forcément la réponse et va vous la donner gratuitement. Pareil pour les études, les examens. Les écoliers ne travaillent plus chacun dans son coin, ils ne prônent pas la compétition et la concurrence, mais misent sur la collaboration: ils mettent leurs travaux à disposition des camarades, qui s’en inspirent, les transforment, les développent ».

Katherine Hayles met un bémol dans cette idéalisation de la « djeun génération ». Il ne s’agit pas de performance mais d’accès au sens. Pour elle, les jeunes qui évoluent dans un environnement numérique de « rich media », ont de plus en plus de mal à accéder à ce qu’on appelle la « deep attention », c’est-à-dire, l’accès à l’esprit critique. (Lire Hyper and deep attention. www.nlajournab.org »). Derrière ce constat, elle décèle la crainte que ne disparaisse l’opinion publique. Elle attribue cette difficulté à ce qu’elle appelle « l’hyper attention ». « Cette hyper attention est caractérisée par une sorte de zapping, « des oscillations rapides entre différentes taches, entre des flux d’informations multiples, recherchant un niveau élevé de stimulation et ayant une faible tolérance pour l’ennui ». A la différence, la « deep attention » se situe du côté de la durée, de la concentration et qui est la condition de la conscience critique. Les jeunes certes ont une habilité au touche à tout, à sauter sans cesse d’un objet à un autre, ils savent être vigilants mais au prix de la confusion. Leur écoute reste flottante. L’information ne fait pas sens, ni mémoire. Or sans mémoire, pas d’avenir, comme l’ont mis en évidence des chercheurs de l’Université de Washington à Saint-Louis, lesquels sont parvenus à la conclusion que lorsqu’on entretient pas la mémoire des choses passées, on éprouve plus de mal à imaginer le futur.

Dans un livre récent (Prendre soin de la jeunesse et des générations. Flammarion), le philosophe Bernard Stiegler se veut optimiste, malgré les pollutions multiples et variées que nos esprits subissent. Dans son ouvrage, il stigmatise le marketing, « la science des sociétés de contrôle » comme disait Deleuze, marketing qui détruit les circuits intergénérationnels et aboutit à la destruction systématique de l’appareil psychique juvénile. Pour le co-fondateur d’Ars industrialis, les industries culturelles procèdent à l’infantilisation des adultes, à l’irresponsabilité, à l’incivilité et à la majoration prématurée des adolescents comme le montre la tendance à les condamner à des peines de prison à des âges de plus en plus précoces. Nous avons vécu dans ces années frics ou règne un dynamisme négatif explique Stiegler: l’empoisonnement marketing et « un capitalisme financier, déterritorialisé, parfaitement indifférent aux cohérences locales, c’est à dire aux corps sociaux avec au final l’impossibilité de se projeter dans l’avenir ». « Ce que les parents et les éducateurs forment patiemment, lentement, dès le plus jeune âge, et en se passant le relais d’année en année sur la base de ce que la civilisation a accumulé de plus précieux, les industries audiovisuelles le défont systématiquement, quotidiennement avec les techniques les plus brutales et les plus vulgaires tout en accusant les familles et le système éducatif de cet effondrement ».

jpg_Sans-titre-2.jpg Prenant appui sur ce que décrit Katherine Hayles, Bernard Stiegler estime cependant qu’un agencement entre « deep attention » et « hyper attention » est possible et nécessaire pour l’évolution du système éducatif. « Il n’est pas fatal que le temps des jeunes cerveaux soit capturé et monopolisé par le marketing », soutient Stiegler. Il propose ainsi de « transformer le poison en remède ».

C’est un peu le combat lancé par Al Gore. L’ex-candidat à la maison Blanche estime que le réseau internet et la numérisation forment un « next deal » qui « a la puissance de revitaliser le rôle joué par le peuple dans le cadre de notre constitution. Il faut donc, selon lui, défendre la liberté d’Internet, contre les industries de programmes qui s’autocrétinisent, et définir une nouvelle responsabilité politique.

Une thématique reprise actuellement dans le plan de relance Obama. Cette option de la durée (santé, développement durable et éducation…) mise en avant dans le plan Obama est une illustration de la bataille pour prendre soin de l’esprit que préconise le président d’Ars Industrialis: une bataille avec comme corollaire la capacité à se concentrer dans un monde de divertissement. Elle implique « une conversion du consommateur pressé et passif, qui dispose d’un temps réduit pour absorber ce qu’on lui propose et analyser les flux d’information croissants qui les submergent, en citoyen éclairé ». Bernard Stiegler lui donne un nom ; « l’amateur », celui qui veut savoir et s’individuer.

Ce combat de la durée est en réalité celui de la connaissance, ce qui permet d’organiser les relations intergénérationnelles et leur reconnaissance mutuelle . Pour Stiegler, « la question n’est pas de rejeter les psychotechnologies, elle est de transformer les psychotechnologies en technologies de l’esprit ; de révolutionner ces industries, de les détourner. Il faut d’après lui tirer les conséquences des technologies collaboratives et de l’occasion qui est fournie, à travers les réseaux, « de réagencer des rapports entre générations, de re-former une attention ». Il s‘agit d’opposer au déballage des contributions privées et des égoïsmes, la revitalisation de l’espace public et de l’intérêt général. Ce nouvel espace est celui de la technologie qui libère du temps pour exercer son esprit, pour stimuler la politique et apprendre le discernement. Cet espace est celui de la préservation des fondamentaux éthiques. L’universalisation de l’esprit est en effet « la » condition pour éviter une mondialisation mue par les seuls intérêts techno-financiers qui uniformisent et sapent la culture.

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Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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