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Extraits du livre « Vivre en 2028. Notre futur en 50 mots clés » (Avec l’aimable autorisation des Editions Lignes de Repères)

« C’est incroyable comme notre métier a changé » se disent Suzanne et Victor, viticulteurs dans le Gard, en regardant au loin les éoliennes et les capteurs solaires qui entourent leur maison. « Et dire qu’il y a à peine quinze ans, quand nous nous sommes installés, on nous a dit que nous étions fous ».

Les deux agriculteurs se souviennent. C’était en 2008! Tout le monde pronostiquait la fin des paysans dans les pays industriels. Le temps a passé et le monde des champs a le vent en poupe. « Tout ça grâce à nos mottes de capteurs sensoriels sans fils ». Le couple d’agriculteurs ne regrette pas l’investissement. Ces capteurs qui prennent la température toutes les minutes ont permis l’automatisation de presque tous leurs vignobles. Peu de temps après, toute la région a eu accès à l’Internet haut débit par ondes hertziennes. Cela a été décisif.

Comme beaucoup de leurs voisins « agrinautes », c’est le changement climatique qui les a incité à se mettre au numérique et aux énergies renouvelables. Ce qui n’était que le privilège de certains en 2008 est maintenant généralisé à l’ensemble des paysans. Peu ou prou. L’adhésion progressive aux technologies de l’information leur a permis de cultiver les sols avec plus de précision, de vendre leur récolte de manière plus réactive, de gérer leur exploitation avec une meilleure maîtrise des exigences environnementales.

De plus en plus de coopératives font appel aux images par satellite qui arrivent par mail ou fax. Les grandes exploitations utilisent presque toutes le système de géolocalisation pour gérer le rendement de leurs parcelles par cartographie et mémoriser géographiquement certaines informations. Equipées de cet outil, les moissonneuses-batteuses peuvent s’orienter automatiquement vers les parcelles qui ont besoin d’engrais biologiques, procéder à leur épandage, gérer la densité de semis ou encore permettre une meilleure gestion de l’eau. Enfin, la possibilité de consulter en ligne des données techniques sur l’état des sols ou des cartographies de surfaces agricoles complète utilement l’agriculture de précision fondée sur la télédétection, et les capteurs de rendement.

Voici une image techno-idylique du monde agricole de demain. Mais elle n’a rien d’une utopie. Elle est même tout à fait up to date, partiellement, observable dans certaines régions. Certes, la production agricole reste encore sous l’emprise des engrais et autres produits phytosanitaires polluants. Peu à peu, les temps changent. Des pionniers ont ainsi pris acte des défis auxquels ils doivent faire face pour intégrer la réalité du développement durable et se construire un avenir agricole.

Défi technologique d’abord: le taux des exploitations agricoles françaises connectées est encore assez modeste. Les taux de couverture des départements français en ADSL restent très insuffisants.

Défi environnemental ensuite. L’enjeu est de réduire drastiquement les pollutions par les nitrates qui concerne plus de la moitié de la surface agricole française. Comme celles également de ne plus avoir recours aux engrais azotés, ou au phosphate dont les gisements s’épuisent. Les pesticides en tout genre seront contraints au bannissement tant ils soulèvent de questions au plan sanitaire et en matière de santé publique.

Défi énergétique aussi pour ne pas subir les flambées du cours du pétrole et la pollution des énergies fossiles. L’impact du changement climatique et la flambée des prix du pétrole et de l’énergie amènent leur lot de changements radicaux.

Enfin défi sur l’eau : supprimer les déséquilibres chroniques dans les territoires en matière de ressource en eau d’ici 2012.

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Jusqu’ici centrée sur l’augmentation des rendements, une forme d’agro-écologie fondées sur des mécanismes naturels, est en train de s’inventer, au travers d’une diversification de ses fonctions, avec en ligne de mire l’amélioration de la qualité des produits. D’ici 2010, il est prévu d’atteindre 6% de production de produits issus de l’agriculture biologique et 20% en 2020. De nombreux agriculteurs, produiraient, transformeraient et assureraient eux-mêmes la commercialisation de leurs produits. L’idée de voir émerger un pool significatif de filières courtes, censé répondre à des impératifs environnementaux et renforcer une relation de confiance avec le consommateur alimente de nombreux scénarios. Dans cette agriculture de service qui repose sur des transformations de l’espace rural, « nous allons redécouvrir que les agriculteurs sont ceux qui font vivre la biosphère », rappelle Michel Griffon, agronome au Centre de coopération international en recherche agronomique pour le développement (CIRAD). Le tourisme vert, avec le développement de l’agrotourisme vient en renfort de cette tendance environnementale. Dans ce cadre, Internet joue un rôle dynamique central. C’est non seulement un moyen efficace pour s’informer et promouvoir ses produits et services, cela peut aider à la création de nouvelles coopérations.

Les biotechnologies sont aussi privilégiées comme vecteurs du développement. Elles peuvent offrir d’intéressantes solutions dans les grandes régions du monde où l’agriculture sera, pour autant qu’on puisse le prévoir, le pilier économique. Par exemple, dans les zones sèches, marginales, les chèvres et les brebis pourraient-elles produire des produits pharmaceutiques ou autres substances chimiques dans leur lait?

Pour le moment, les problèmes qui se posent sont à la fois techniques et éthiques – il faudrait apporter certaines modifications biologiques à la structure génétique de ces chèvres et brebis. Des recherches s’intéressent à la création de variété de blé tendre d’hiver. D’autres visent à réduire la production de méthane chez le ruminant.

La grande question reste celle des carburants verts. Très dépendant des politiques nationales ou internationales, le développement de « l’énergie verte » impacte considérablement l’avenir des champs. La conversion aux productions non alimentaires – bio-carburants (biodiesel, éthanol) et biocombustibles (biogaz, pailles et grains, bois) – est considérée par nombre d’agriculteurs comme un bol d’oxygène. Comme le rappelle Marion Guillou, présidente de l’INRA « le développement des bio-carburants, joue un rôle essentiel sur la production de céréales et d’oléagineux, qu’elle favorise ». Les surfaces agricoles destinées à produire de telles sources d’énergie vont croître dans les années à venir. Cette perspective qui répond notamment aux enjeux liés à la lutte contre l’émission de gaz à effet de serre pourrait cependant conduire à une compétition entre agro-ressources à usage alimentaire et non alimentaire.

Des arbitrages à prévoir dans l’avenir seront lourds à opérer car d’un peu plus de 6 milliards d’habitants aujourd’hui nous serons environ 8 milliards dans le monde en 2030. Cette perspective peut ouvrir sur des zones d’ombres et le tableau rêvé de l’agriculture durable pourrait être moins souriant que celui que connaissent Victor et Suzanne. Les détracteurs des biocarburants avancent que la concurrence entre les productions alimentaires et les biocarburants risque de devenir beaucoup plus forte au détriment de la biodiversité. Pour les agriculteurs qui survivront, le «productivisme» tant décrié en ville deviendra probablement obligatoire, sauf pour quelques rares marchés «de niche».

Quel sera alors l’intérêt réel des agriculteurs de mieux respecter les cours d’eau, les oiseaux, les terres non directement productives, etc. ? La France, qui exporte beaucoup de produits agricoles, risque de devoir en importer, avec les aléas que cela comportera sur une planète au climat de plus en plus imprévisible, et où le volume des récoltes variera fortement d’une année sur l’autre. La concurrence entre les productions alimentaires et de biocarburants et autres produits industriels deviendra beaucoup plus forte. Au total, à une époque où plus personne n’a peur de manquer, on pourrait avoir à affronter de nouveau des crises de pénurie dans nos approvisionnements alimentaires.

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Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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