Des cours « hors les murs », devant la gare, à Tours. Un prof de Bordeaux qui enseigne la géographie politique dans le tram en allant à la manif. Une lecture publique de La Boétie, « »Discours sur la servitude volontaire », faite par des enseignants en grève de Paris 3 devant la statue de Montaigne, juste en face de la Sorbonne. Ou encore des historiens de Paris 7 sur les marches de l’Opéra Bastille qui parlent des contenus symboliques des lieux par où passent les grandes manifestations, tout en distribuant des tracts.

Ces happening universitaires dispensés sur la place publique ou dans les transports en commun sont l’une des nouvelles expressions de la protestation. Que la connaissance puisse se produire sur les trottoirs, sous les arbres centenaires des boulevards ou des jardins, est assurément un bon moyen de revivifier sa fonction de mémoire et de transmission. La rue reste un magnifique lieu de l’expression des savoirs et des contre-pouvoirs. Elle rend à la cité sa vocation d’organiser « un ensemble codifié de manières de vivre et de penser ».

A l’heure de l’internet, le théâtre de la rue, la mise en scène du lien social sur les places et les marchés, ou devant les monuments, est un signe de vigueur démocratique. Qu’il s’agisse des “flash-mob” ou des freeze, ces rassemblements médiatiques éclairs de plusieurs centaines de personnes dans des lieux symboliques comme Notre-Dame, ou bien qu’il s’agisse des parades, des promenades « communautaires » de cylistes ou de skaters, ces expressions collectives redonnent du souffle à l’action publique. Cette créativité s’invite de plus en plus dans les grandes manifestations de protestation politique et sociale.

En ces périodes de turbulences économiques, nous avons besoin d’être dehors, de prendre l’air, d’aérer les catégories de pensée, de se rencontrer, de se voir, de s’estimer. Jusqu’aux terrasses de café où l’on refait le monde. Car la phase difficile que nous traversons actuellement est bien plus qu’une crise économique, c’est une crise de civilisation. Ce besoin est en fait une nouvelle forme de gestuelle politique.

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Les jeunes générations voient dans ce renouveau de l’espace public le ferment d’une forme plus ouverte d’activisme politique. Internet et le téléphone mobile y jouent un rôle de premier plan. Face-book descend dans la rue, disent certains étudiants férus de communautés virtuelles.

Cette énergie de l’inutile, de l’acte gratuit, mariée à la mise en scène du savoir sur le trottoir et aux défiles dé masse, confère à ces démonstrations populaires une dimension poétique essentielle en ces temps d’inquiétude économique.

Pendant longtemps on a cru qu’il y avait antagonisme entre l’espace publique et la solitude devant son écran internet. Dans l’un, on a coutume de placer le lien social, le collectif. Dans l’autre, on a dénoncé la suffisance des égos et la convulsion narcissique dans un monde superficiel. Ce clivage, même s’il reste pertinent dans les excès n’est plus de mise. Une culture internet citoyenne est en train de se constituer.

Loin de se confondre avec l’enfermement virtuel, l’internet mobile n’est pas juste une occasion de faire des choses en étant mobile, il facilite la réalisation de projets jusqu’alors totalement irréalisables. Dans ce monde à venir, l’action de se réunir et de se rassembler, droit fondamental des sociétés libres, pourrait changer radicalement à partir du moment où chacun est capable de savoir qui parmi ses proches est susceptible de prendre ce qu’il a à donner, de vendre ce qu’il veut acheter, de savoir ce qu’il veut savoir. Il faut s’attendre, sous l’effet des nouvelles technologies de la mobilité, à voir de nouvelles sociabilités s’inventer et notre rapport au temps et aux lieux se transformer.

Le regretté historien Michel de Certeau, a su, avant tout le monde, saisir la geste politique de ces pratiques d’espace. «Mille pratiques inventives prouvent, à qui sait les voir, que la foule sans qualité n’est pas obéissante et passive. Ce ne sont pas les millions, ni même des milliards d’observations qui diront la liberté buissonnière par laquelle chacun tâche de vivre au mieux l’ordre social et la violence des choses. Ce sera l’intelligence qu’on mettra à les exploiter »

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Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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