La réorganisation du CNRS est la énième étape d’une réforme de la recherche, difficile à boucler.

Depuis 2004, elle a vu une communauté scientifique se dresser contre la plupart des mesures adoptées par les ministères successifs.

Trois épisodes récents témoignent de l’aggravation des relations.

1er épisode

La journée d’action qui avait réuni, le 27 novembre 2008, plusieurs milliers de chercheurs a témoigné de la persistance de leur protestation, contre « la casse du service public d’enseignement supérieur et de la recherche».

L’occasion de ces rassemblements était fournie par le vote, ce même jour, du budget 2009 par le Conseil d’administration du CNRS. Ce vote a entériné le découpage de l’organisme en 9 Instituts et 3 Pôles. Le Conseil a aussi inscrit le projet d’un dixième Institut consacré aux technologies de l’information. Pour la ministre de la recherche, Valérie Pécresse, cette réforme en Instituts disciplinaires, destinés à remplacer les départements scientifiques actuels, donne au CNRS un rôle de « stratège dans l’organisation de la recherche ».

Ces Instituts disposent de la double fonction d’opérateur de recherche et d’agences de moyens. La mise en œuvre de ces décisions devrait intervenir dans le courant du premier trimestre 2009. Reste à statuer sur l’épineux problème des sciences du vivant. La création d’un Institut des Sciences biologiques, acté par le Conseil d’administration, ne résout pas les problèmes de frontières entre l’Inserm et le CNRS qui voit ce dernier perdre en compétence au profit de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale.

Les chercheurs parmi lesquels le Conseil scientifique du CNRS et 200 médaillés de l’organisme, redoutent que le cloisonnement des thématiques de recherche et « n’aboutisse à un démantèlement du CNRS, entraînant la disparition de plusieurs laboratoires ». Plus largement, une partie des chercheurs contestent « une politique en trompe-l’œil ». Ainsi, la rallonge budgétaire de 4,6 % d’augmentation serait rabotée par une augmentation du taux de cotisation des retraites des salariés. Du coup le budget reviendrait au niveau de la barre du zéro.

2ème épisode

Les chercheurs ont eu une autre occasion de manifester leur désaccord sur la réforme. En signe de protestation contre le « soupçon d’incompétence » contenu en filigrane dans les propos tenus le 9 décembre par le chef de l’état lors des Assises européennes de l’innovation – Nicolas Sarkozy avait ironisé sur le « privilège » de l’autoévaluation pratiqué au CNRS – , 234 d’entre eux ont décidé de rentrer en désobéissance. Dans une lettre ouverte adressée à la présidente du CNRS, Catherine Bréchignac, et au directeur Général, Arnold Migus, ils ont indiqué qu’ils ne remettraient pas cette année leur « fiche CRAC » (compte-rendu annuel d’activité) sur laquelle est fondée leur rapport d’évaluation.

Cet acte de désobéissance met en évidence le désaccord profond entre, d’une part, une conception d’inspiration managériale de l’évaluation des travaux scientifiques, prônée par le gouvernement -Cette évaluation de la recherche se déclinant sur un plan comptable avec des objectifs d’immédiateté, de productivité, de performance – ; Et d’autre part, le principe éthique défendu par les chercheurs d’une évaluation effectuée par les scientifiques eux-mêmes.

Il faut savoir que l’activité des chercheurs est évaluée tous les 2 ans. Les chercheurs rédigent un rapport d’activité biannuel accompagné de la liste des publications. Les sections se fondent sur ces documents ainsi que sur le compte rendu annuel d’activité (CRAC) pour établir leur rapport d’évaluation. Outre les références purement scientifiques, la mobilité, l’ouverture vers les entreprises, les activités d’enseignement et de diffusion de la science et, plus généralement, tous les aspects du métier de chercheur sont pris en compte.

Selon le statut des organismes de la recherche en France (EPST) les principales décisions concernant les métiers de la recherche ne relèvent pas de la direction de l’organisme mais de la communauté des scientifiques, à travers le CoNRS, dont les sections sont considérées comme seules aptes à juger de la qualité de tel ou tel travail.

En ligne de mire des chercheurs: le nouveau dispositif de contrôle mis en place par l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement (Aeres) créé le 21 mars 2007 dont les membres sont nommés par le ministère. Sa mission est d’inspecter les organismes de recherche tels que le CNRS et l’Inserm, mais aussi les universités et les écoles doctorales. Inquiets, les chercheurs craignent en outre que ce système « porte un mauvais coup » à la recherche en Sciences humaines et sociales, où l’évaluation de la recherche est plus difficile (pas de brevets, notamment).

Mais c’est dans le cadre plus général de la réforme que s’inscrivent ces frictions. Alain Trautmann, directeur de recherche à l’Institut Cochin souligne « la manifestation d’autoritarisme de l’état qui se traduit par une défiance vis à vis des institutions scientifiques, une défiance qui conduit à placer toutes les fonctions de responsabilité entre les mains de personnalités nommées – et donc révocables – par le pouvoir politique ».

Pour les scientifiques, le plan stratégique du CNRS consacre la logique d’une recherche finalisée basée sur des projets utiles à court terme au profit de l’industrie, de l’innovation et de la création de produits, mais au détriment de la connaissance et de la recherche fondamentale. Celle-ci ne représente que 30% des projets financés. Les chercheurs voudraient que le taux monte au moins à 50 %.

Dans leur lettre ouverte qu’ils avaient adressé à leur direction, les chercheurs avaient rappellé leur attachement aux valeurs portées par le CNRS, « garantes de connaissances les plus affranchies possibles de tout enfermement utilitariste et idéologique ».

3ème épisode

Une récente déclaration de Nicolas Sarkozy est venue à nouveau envenimer les relations déjà conflictuelles entre le gouvernement et les chercheurs  et jeter le discrédit sur le CNRS. 

A l’occasion du lancement de la réflexion pour une stratégie nationale de recherche et d’innovation, le jeudi 22 janvier 2009, le chef de l’état a ainsi déclaré : « N’y a-t-il pas urgence à en finir avec une organisation désastreuse, qui multiplie les structures et gaspille les moyens, » (voir Extraits du discours du Président et réponse de l’association « Sauvons la recherche« .

Ce discours a provoqué la honte et la colère de nombreux scientifiques. Dans un texte critique, le Prix Nobel de physique 2007, Albert Fert et trois de ces collègues Bruno Chaudret, chimiste, Yves Laszlo,mathématicien et Denis Mazeaud, juriste, dénoncent en particulier la possibilité qu’introduit un projet de décret sur la modulation de la charge d’enseignement des universitaires en fonction de leur activité de recherche, qui compenserait les suppressions de postes.

Cette modulation est dangereuse, affirment-ils : « elle dépend du seul pouvoir du président d’université et de son conseil d’administration. Si elle aboutit donc à alourdir la charge d’enseignement, elle affaiblira durablement le potentiel de recherche des universitaires ».

«La provocation que constitue le discours du 22 janvier de N. Sarkozy vient couronner des mois de travail de sape, souligne, pour sa part, Alain Trautmann, de l’association Sauvons La Recherche. Cette année devrait donc voir la fin du CNRS, la fin d’un des centres de recherche les plus réputés au niveau international, le centre qui vient d’obtenir le plus de financements européens pour des jeunes équipes de recherche de pointe, un centre qui attire d’ailleurs de nombreux étrangers (actuellement, 20% des recrutements). Ce Centre, N. Sarkozy a décidé de s’en débarrasser ».

*en partenariat avec Connexité

 

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Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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SANTE

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