Interview de Monique Le Poncin-Séac’h, neurophysiologiste.

Propos recueillis par Estelle Leroy.

Que peut-on dire des circuits d’apprentissage des langues étrangères ?

Avant d’apprendre, il faut « entrer ». Parler une langue étrangère, c’est écouter, c’est aussi lire en comprenant – c’est à dire «  entrer » – et c’est parler, écrire et apprendre.

En réalité, nous sommes capables de parler n’importe quelle langue à une condition cependant …dans notre enfance : ne pas être exposé à une seule langue !
Isabelle Hesling (CNRS) a mis en évidence que plus l’enfant est  dans sa langue maternelle et plus il laisse de côté certains rythmes, intonations et phonèmes non pertinents à sa langue et néanmoins spécifiques à d’autres langues étrangères. Ainsi, plus l’enfant est dans un environnement riche en variations phoniques et prosodiques (inflexions de la voix humaine) et plus il aura de facilité pour l’apprentissage d’autres langues ! En fait, le circuit neuronal nécessaire à la distinction des sons s’atrophie en l’absence de stimulations dès la petite enfance ….

On sait que certains sons n’existent que dans certaines langues:  le « l » et le « r » anglais n’existent pas en japonais ! En dehors d’une écoute dans la petite enfance, il y aura une grande difficulté pour les adultes japonais à parler anglais ! 

Les zones du cerveau concernées sont elles les mêmes ?

Pour ce qui est d’apprendre proprement dit, les circuits d’apprentissage sont les mêmes: Tout d’abord la réception de l’information sur les aires sensorielles. Pour l’écoute, les zones temporales gauches qui sont les mêmes pour toutes les langues maternelles; en revanche pour les langues étrangères, les zones varient d’une personne à une autre … Christophe Pallier (CEA/INSERM) a montré en imagerie que chez un Français, les zones cérébrales concernées sont toujours plus activées par le français que par une autre langue !

Pour la lecture, selon Stanislas Dehaene (collège de France) il y aurait une unité fondamentale des circuits de lecture avec un même pré-traitement visuel dans les régions ventrales du lobe occipito-temporal gauche (reconnaissance indépendamment de la forme, taille ou position) puis traitement  en parallèle par les régions auditives temporales supérieures gauches associées au gyrus cingulaire (conversion en sons comme pour l’italien) et régions frontales inférieures (analyse lexicale comme pour l’anglais). Les techniques d’imagerie cérébrale ( travaux de Stanislas Dehaene) montrent qu’il n’y a peu de différence, dans la localisation cérébrale du traitement, seulement de légères modulations, entre par exemple l’italien, l’anglais et le japonais; le chinois et le français … pas de différence entre les langues à caractères et celles alphabétiques !

De même, pour le japonais, (travaux de Nathalie Tzourio-Mazoyer) la reconnaissance des kanji (sens des mots) se fait par l’activation des zones temporales postérieures inférieures gauches et celle des kana (prononciation) l’activation de l’aire temporo-pariétale; Pour Stanislas Dehaene, il y a une activation des zones visuelles précoces occipitales pour les Kanji et des zones visuelles ventrales des 2 hémisphères pour les Kana … on voit bien ici que tout n’est pas résolu ! Retenons donc : il y a peu de différence, seulement des modulations.

Qu’en est-il du parler ?

Lorsque l’on doit faire face à un flot de paroles, une première reconnaissance se fait par le thalamus, puis le cortex auditif primaire puis les aires du langage, aire de Broca, située dans le lobe frontal antérieur jouxtant la partie du cortex moteur (contrôle de la mâchoire, le larynx, la langue et les lèvres) responsable de l’articulation du discours et aire de Wernicke (analyse du sens) située au dessus et à l’arrière du lobe temporal jusqu’au lobe pariétal  et juste à côté une zone minuscule qui,seule est stimulée par l’audition des consonnes… et enfin l’insula, zone cachée du cortex.. Ensuite pour apprendre et retenir à long terme :

Les zones sont les mêmes pour « l’engrammage et l’encodage »: thalamus, zone frontale (mémoire de travail), hippocampe, amygdale pour la mémoire immédiate puis stockage dans le frontal. Pour pérenniser, il faut pratiquer.

L’âge joue t-il un rôle dans les circuits activés par rapport à la langue maternelle ?

On a vu que c’est la réception qui est différente. Christian Pallier a montré qu’il sera toujours plus facile d’apprendre une langue étrangère avant 10 ans car jusqu’à cet âge les zones cérébrales activées sont les mêmes pour ce qui est image, répétition de mots, lecture de mots ou de phrases (au delà de cet âge, les zones varient) et Isabelle Hesling a montré que cela était d’autant plus facile que l’on est dans un environnement diversifié phonétiquement.

Qu’en est -il des bilingues ?

S’ils maîtrisent les 2 langues, les zones cérébrales activées sont les mêmes. Si la maîtrise est imparfaite, les zones varient …..   Pour les jeunes enfants, d’après les travaux de Penfield, plus la langue 1ère langue acquise est maîtrisée, plus l’apprentissage d’une 2ème langue sera difficile. D’autres études récentes, notamment celles de Christophe Pallier, ont démontré que la 1ère langue peut être quasiment effacée et la 2ème langue est d’autant plus maîtrisée.
A l’inverse, après la puberté, le cerveau garde des traces actives de la 1ère langue.

Peut-on stimuler, faire travailler ces circuits ?

Il n’y a pas d’apprentissage, sans renforcement donc d’entraînement et d’entretien !

C’est banal mais évident ! On sait aussi, qu’après la puberté, il reste des « traces actives » …elles peuvent être mise en sommeil …  elles peuvent être réveillées !!!

(1) créateur du site www.gymcerveau.com

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