La journée finie, le dîner entre collègues assez vite consommé – à Chinatown pour ne pas grever votre budget – vous voilà de retour à l’hôtel. Dans la chambre, comme d’habitude, un coup de télécommande pour allumer la télé et prendre l’air du temps . Soit vous avez pris un coup de vieux – après tout pas mal d’ années se sont écoulées depuis la dernière fois que vous êtes venu ici – soit ça s’est vraiment dégradé. Tous les programmes sentent les économies de bout de chandelles et de plus, inutile de zapper, c’est à croire que les séquences publicités sont synchronisées à la seconde près sur toutes les chaînes. Même la chaîne publique PBS inflige d’interminables remerciements pour les fondations qui soutiennent les programmes avant d’avoir droit à quelques mesures du Sacre du printemps de Stravinski. L’audience des grands réseaux a presque fondu de moitié ces dernières années. Apparemment, les émissions de télé-réalité à destination des teenagers, qui seront les futures ménagères de moins de cinquante ans d’après-demain n’ont pas encore été inventées. Pour donner, à moindre coût, l’illusion d’être dans le coup, les réseaux télé singent les centaines de chaînes du câble – près de cinq cent paraît-il – dont certaines arrivent déjà sur les téléphones portables des teenagers-futures-ménagères de etc… Regarder la télé est de train de devenir aussi démodé qu’écouter une pièce de théâtre à la radio.

Ça c’est pour le moyen terme, dans l’immédiat, trahissant l’inquiétude devant l’incertitude du lendemain, ce sont les publicités pour les automobiles devenues minimalistes qui sont les plus surprenantes. Plus d’exaltation de la vitesse, plus de zoom sur l’aménagement intérieur, aucune mention des consommations d’essence, juste une vague vue d’ensemble du véhicule ; c’en est fini de l’exaltation de la valeur symbolique de l’objet technique, ça suinte le désarroi. Quelle que soit la marque et le modèle le message se contente de trois chiffres : le montant de la mensualité, le nombre de mensualités et le taux du crédit : très souvent zéro %. Une BMW dont n’est montrée qu’un feu arrière allumé autour duquel un chiffon tourne amoureusement au bout d’un avant-bras viril, est proposée en 136 mensualités de je ne sais plus combien de centaines de dollars avec un taux de 0.9% . Il m’a fallu un certain temps pour sursauter: 136 mensualités c’est onze ans et six mois ! En France, elle ne serait même plus éligible à la prime à la casse…s’il y en a encore une en 2020. Ça c’est la crise par le petit bout de la lorgnette.

À l’autre extrémité c’est l’effondrement de Général Motors et de Chrysler dont les produits mastodontes circulent encore sans cesse dans ce quartier plutôt aisé de San Francisco (les Centres de congrès ne s’implantent pas dans les quartiers déshérités). C’est bien connu la lutte des classes est dépassée, il suffit pour s’en rendre compte de regarder comment les uns et les autres sont traités .

Général Motors d’abord. N’est-il pas fascinant de découvrir qu’une des entreprises symbole du capitalisme américain gérait son fonds de retraite comme une entreprise soviétique : seulement avec ses fonds propres en action maison et pas en mutualité avec d’autres employeurs ? Dans la bagarre actuelle pour l’obtention de crédits fédéraux, la direction de Général Motors utilisant le chantage à l’emploi veut forcer les syndicats à accepter une diminution des obligations de la société envers ses anciens employés.

Wall Street maintenant. C’est tout autre chose pour les financiers. Dans la crise économique dont ils sont largement responsables, il n’est pas demandé aux gourous de la finance de rendre quoi que ce soit alors qu’ils se sont annexés une part croissante du revenu mondial.

Voici quelques mois fut proposée ici la création du Kerviel (5 milliards d’Euros) comme unité de mesure pour, manipulant des chiffres plus petits, avoir le sentiment de mieux maîtriser les grandeurs monétaires. L’actualité confirme tout l’intérêt de cette unité. De l’aveu de Madoff sa pyramide représenterait 50 milliards d’euros c’est-à-dire à peu près 7 Kerviel. Mais il a fallu dix ans pour en arriver là ce qui relativise l’ampleur de l’entreprise, à la Société Générale il n’a fallu que quelques mois.  L’intérêt de l’affaire Madoff est ailleurs, il tient à ce qu’elle touche des gens très riches. Qu’un pauvre s’appauvrisse, c’est dans l’ordre des choses. Qu’un riche se trouve à sec c’est exceptionnel et il faut donc le plaindre puisqu’il n’a pas l’habitude de se retrouver dans cet état-là. Dans l’affaire Madoff comme à la Société Générale on a aussitôt mis en cause les autorités de régulation. Au-delà de la mise en place indispensable d’une vraie régulation des transactions financières, n’est-il pas surprenant que ces puissants n’aient pas eux-mêmes fait le contrôle de leurs investissements et se sont comportés comme des gogos? Vis-à-vis des fonds Madoff, des cadres de la Société Générale ont participé à une procédure de contrôle et en ont tiré les conclusions qui s’imposaient : déconseiller l’investissement dans ces fonds. Le contrôle externe a fonctionné, l’auto-contrôle interne pas. En revanche, si la supercherie Madoff a pu si longtemps fonctionner n’est-ce pas surtout parce que tout le milieu de la haute finance s’est auto intoxiqué avec les taux de retour de 15% par an ? Celui des “dégraissages“ d’entreprises, des programmes de recherche à court terme, celui qui a déplacé d’environ 10% du PNB dans les économies occidentales les revenus salariaux au profit des revenus du capital ? Madoff modestement tournait autour de 11%. En quoi l’économie à la Madoff est-elle si différente de l’économie générale que nous connaissions jusqu’alors ?

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ECONOMIE, ETUDE

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