Le billet de Paul Hermant. RTBF

La mort des hommes est un puissant dissolvant moral.
Quand le parti de Jorg Haider était arrivé au pouvoir, ça n’avait été qu’un cri : on n’irait plus skier en Autriche disaient les uns, « d’où que cela Vienne » affichaient les autres sur d’immenses banderoles. L’Europe avait pris des sanctions. Oh, en 1999, il y a 9 ans,  nous n’aimions pas comment les Autrichiens avaient  voté. Puis, il y avait eu les Néerlandais, puis les Danois, puis Le Pen au deuxième tour, etc, etc, à tel point qu’un jour par boutade, j’avais répondu à un ambassadeur roumain me demandant si je pensais qu’un jour jamais son pays entrerait dans l’Europe : «Pourquoi pas, après tout, vous aussi votre extrême droite se porte bien ».

Je dis cela parce que ces dernières heures, une fois Jörg Haider mort, j’ai lu des choses comme : « L’une des personnalités les plus remarquables de la deuxième république » ou «  Un homme politique de grand talent capable de soulever l’enthousiasme même s’il a suscité beaucoup de critiques » et jusque sur cette antenne, entendre l’hommage à lui rendu par Filip de Winter.

La mort des hommes est un puissant dissolvant moral, et l’on n’oserait pas ici, d’abord parce qu’il est trop tôt dans la journée et aussi parce que l’époque ne s’y prête plus, faire comme Pierre Desproges et reprendre deux fois des moules.

Mais enfin, il me faudra user, je pense, de tous les synonymes du verbe « s’habituer » – et donc : s’accoutumer, s’adapter, se familiariser, prendre le pli,  s’acclimater -, pour dire un peu que nos assuétudes fondent nos indifférences et que de nos indifférences naissent nos aveuglements. «La situation créée par la crise va avoir des conséquences graves, disait hier Jacques Delors. Sur le plan politique, en nourrissant les populismes et les nationalismes, alors que l’an prochain, les Européens doivent élire leur Parlement. C’est un gros sujet d’inquiétude ».

On disait donc : s’acclimater. Aujourd’hui va s’ouvrir la première conférence mondiale sur les éco-réfugiés, je veux dire les réfugiés climatiques, ceux qui ne s’acclimatent donc plus et dont un rapport récent de Javier Solana nous disait que « d’ici une dizaine d’années, ils se compteront par millions ». Il va falloir nous décider vite entre deux choses : soit nous habituer aux réfugiés climatiques comme nous le ferons aux abeilles qui disparaissent ou alors reprendre de mauvaises habitudes et relire nos livres de poésies. Aujourd’hui nous l’ouvrirons à la page 23 d’Une saison en enfer d’Arthur Rimbaud dans son édition de 1997 et vous répéterez après moi : « Je reconnaissais, sans craindre pour lui, qu’il pouvait être un sérieux danger dans la société. Il a peut-être des secrets pour changer la vie ». Changer la vie. Vieux mot d’ordre, urgence absolue. Devenons,  des réfugiés poétiques. Allez, belle journée et puis aussi bonne chance.

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