La question de la « surpêche » est peu évoquée dans les médias. La crise que connaît le monde des pêcheurs doit être résolue globalement pour que la pêche soit durable. Un problème de coût d’énergie, mais aussi de gestion et d’innovation… afin que pêcher en mer devienne rentable et salutaire.

« Quand ton filet est emmêlé, prend le temps de le démêler, le poisson ne va pas se sauver » dit un proverbe sénégalais. Laissez les poissons se reproduire… c’est le conseil qu’un esprit avisé pourrait donner aux pêcheurs pour éviter que la pêche intensive pratiquée par les industriels de la pêche ne tourne à l’épuisement.
La crise que connaît le monde de la pêche, subissant de plein fouet l’augmentation en rafales du coût du gazole, est l’occasion de vérifier les boussoles et de tenter de comprendre la nature hautement sensible de l’enjeu. La pêche est le métier le plus dangereux du monde. Chaque année, 24 000 pêcheurs périssent en mer dans le monde. 150 navires de pêche font naufrage dans les seules eaux de l’Union européenne. Le salaire moyen d’un marin pêcheur dépasse rarement 1000 euros par mois. Il n’y a plus d’investissements, ni de jeunes pêcheurs pour remplacer ceux qui partent. Le régime de retraite des marins est donc naturellement déboussolé.

C’est dire le caractère sensible du problème posé dans un milieu marin où les valeurs restent fortes et l’amour du travail entier, malgré les souffrances et la faiblesse des revenus. Face aux enjeux de la biodiversité, du climat et de l’énergie, la profession est à l’heure des choix. Comment continuer à pêcher sachant que la fin annoncée du pétrole pour les années 2050 ne fera qu’augmenter le prix du baril ? Comment, dans ces conditions, préserver une activité nécessaire pour l’alimentation et éviter une exploitation outrancière des océans ? Comment valoriser le potentiel économique des mers dans une logique de développement durable ?

Regardons les choses en face. Quand on sait qu’il faut deux litres de gazole en moyenne pour pêcher un kilo de poissons, on comprend la vulnérabilité de ce secteur. Le gazole représente le tiers du chiffre d’affaires des chalutiers contre 15% il y a deux ans. Mais si le coût du baril permet difficilement d’assurer la survie du métier, la « surpêche » en vidant la mer de ses poissons, ne l’assure pas davantage. S’il n’y a plus de poissons, il n’y aura logiquement plus de pêcheurs ! Viendra le jour, plaide la WWF (Organisation mondiale de protection de l’environnement) où la quête des derniers spécimens coutera bien trop cher aux 200 millions de personnes qui vivent de la pêche dans le monde. Sans doute quelques poissons survivront dans la mer mais il n’y aura guère de pêcheurs sur terre ! Surpêche et hausse du coût de l’énergie sont liés. Ces deux problèmes doivent être solutionnés ensemble.

Coïncidence troublante, dans un rapport publié dans la revue Science en 2006, quinze scientifiques annoncent la fin du poisson en 2050. A peu près au même moment que la fin du pétrole. Selon la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), il existe un très important déséquilibre entre les capacités de production mobilisées pour l’exploitation et le potentiel biologique des ressources. Le quart des espèces pêchées dans le monde est surexploité. Un triste pourcentage fait référence : 75% des réserves mondiales ont déjà été exploitées. Cet épuisement des mers va de pair avec le gaspillage des ressources. Un tiers des prises sont rejetées à la mer parce que leur valeur commerciale est moindre ou parce que le navire ne ciblait pas cette espèce. Ceci à quelques encablures des côtes où des populations connaissent la famine. Nous sommes rentrés dans l’ère des « bateaux usines » équipés de radars, à bord desquels le poisson est préparé, surgelé et conditionné. Le PNUE (Programme des nations Unies pour l’Environnement) a calculé que la moitié des stocks de poissons de la planète sont exploités à leur limite à l’heure actuelle. Une chose est sûre, au rythme où se jettent les filets, la survie de certaines espèces n’est pas assurée pour les prochaines années. Une espèce sur trois est menacée de disparition. On songe aux thons rouges, aux morues de Terre-Neuve, aux anchois du Pérou, aux mérous du Sénégal, aux empereurs, aux églefins, aux flétans, aux carrelets, aux lieus, aux merlus…la liste est longue. Autant de stocks de poissons au bord du dépeuplement et parfois déjà éteints dans certaines zones. Sur les 3,5 millions de bateaux de pêche dénombrés, les gros navires de type industriel équipés de radars ne représentent que 1 % de cette flotte. Mais ils accaparent 60 % de la récolte totale. Aussi bien limiter la pêche industrielle intensive est-elle une priorité ?

«Il est urgent d’inventer une politique maritime environnementale » alerte depuis longtemps Christian Buchet, expert maritime au CNRS. Dans « Les Voyous de la mer » (Ramsay, 2003), le chercheur et écrivain s’en prend à l’énorme impéritie que constitue l’absence de politique claire et concertée dans le domaine de l’environnement maritime. « On pourrait penser que la mer connaît une déréglementation sans précédent, mais elle est en fait victime de la non-application des règlements existants !

Lui comme d’autres estiment importants de rééquilibrer les choses en donnant sa place à la pêche locale et artisanale. A Madagascar, la pêche traditionnelle représente une activité économique de première importance pour les populations des villages côtiers, mais aussi pour l’ensemble de la population . Elle parvient en effet à couvrir environ 70 % de la consommation de poisson de l’ensemble de l’île. « Cette pêche, pratiquée sur des pirogues rudimentaires, non motorisées, ne contribue pas seulement à la sécurité alimentaire de nombreux Malgaches, elle nécessite beaucoup moins de capitaux et génère beaucoup plus d’emplois que la pêche industrielle.» Un « Programme de gestion durable de la zone côtière » (ProGeCo) se développe dans sept pays de la région, (Comores, Maurice, Seychelles, Madagascar, Kenya, Tanzanie, Somalie). Outre une gestion durable des ressources marines et côtières, ce projet veut contribuer à la réduction de la pauvreté et au développement socio-économique. Ce qui se passe à petite échelle dans ces pays est représentatif d’une évolution à l’échelle internationale. Les populations de pêcheurs déployant leur activité sur le littoral sont souvent les mieux à même d’assurer la défense et le respect de l’environnement marin. Si l’on y regarde de près, la pêche locale et côtière des moins de douze mètres reste rentable. Les bateaux qui utilisent des techniques autres que le chalutage s’en sortent.

En réalité, malgré les difficultés, la pêche reste encore un secteur d’avenir. Le développement durable a aussi pénétré les esprits. Dans la nouvelle donne environnementale et climatique, les pêcheurs se sentent davantage concernés et impliqués dans la préservation des espèces. Le dialogue entre professionnels de la pêche et ONG s’est peu à peu amorcée même si les lignes restent encore très tendues. La FAO a bon espoir qu’une prise de conscience globale fasse peu à peu son œuvre. Les consommateurs veulent du poisson vert, souligne la FAO. Ce n’est pas une lubie ni un effet de mode, le marché veut une pêche durable. Les langoustiniers, par exemple, s’inscrivent dans le concept de « pêche-durable » en se fixant des contraintes réalistes. L’industrie des produits de la mer commence à le comprendre. Quelques initiatives européennes vont dans le bon sens. Une liste de site marins « Natura 2000 » doit être fournie à l’UE dans le cadre de la politique de préservation des espèces et des habitats. Une dizaine de parcs naturels marins doit être mis en place d’ici 2012 sur les cotes françaises. Déjà, des organismes écologiques se mobilisent pour l’inscription en tête des urgences de l’agenda international de « sanctuaires de la mer » destinés à protéger les poissons. La lutte contre le gaspillage des ressources, la limitation de la pêche minotière (pêche destinée à la farine animale) en réservant son usage à la seule aquaculture, l’interdiction des captures annexes font partie des mesures préconisées par de nombreuses associations. « Le problème de l’autosuffisance alimentaire des pays pauvres ne sera résolu à l’échelle mondiale que si les hommes parviennent à s’entendre pour mettre en œuvre une nouvelle politique halieutique à la fois plus audacieuse dans la recherche de nouvelles techniques de valorisation des protéines animales et plus modérée dans la conduite des opérations de pêche. Car, encore une fois, les ressources vivantes de l’hydrosphère ne sont pas inépuisables », avertit Jean Chaussade, chercheur au CNRS et auteur des « Ressources de la mer ».

Sur le plan de la rentabilité, de belles économies sont possibles en expérimentant de nouvelles solutions pour que les chaluts soient moins gourmands en énergie. Un exemple est donné par l’armement Dhellemmes, qui a fait transformer un chalutier, l’Aravis,en l’équipant d’une technique la « senne danoise » couramment utilisées en mer du nord. Résultats : entre 50 et 50% d’économie de gazole. Le problème est le coût de l’investissement : près de 2 millions d’euros. Les aides gouvernementales devraient se situer à ce niveau. Le rôle de l’Europe devrait consister à reconnaître la ressource marine comme son patrimoine. Pour qu’il y ait pêche durable, il serait alors nécessaire qu’il y ait pêche concertée. L’idée serait de bâtir des contrats de confiance avec des pêcheurs, réunis en unités de gestion. Il faudrait, comme le suggère WWF-France, que l’Europe finance contractuellement les pêcheurs-gestionnaires en leur assignant comme objectif premier de pérenniser les stocks et, dans un deuxième temps seulement, de fournir le marché dans les limites imposées par la nature. « Cette gestion contractuelle permettra de passer d’une politique coercitive à une politique de concertation qui responsabilise et rend aux pêcheurs leur dignité. Les mesures de limitations des captures seront d’autant mieux respectées qu’elles seront prises par les pêcheurs-gestionnaires eux-mêmes, qui seront aussi chargés de les faire respecter sur le terrain ». Des plates-formes de discussion qui réuniraient pêcheurs et scientifiques pourraient être créés, pour définir de manière concertée sur le long terme les moyens de préserver le patrimoine halieutique. Pas de pêche durable sans régulation dans les circuits de distribution. Les pêcheurs on raison de réclamer le juste cours du prix du poisson à la vente. Des solutions sont à trouver dans le circuit qui va du bateau à l’étal du poissonnier. Des circuits de vente plus court, plus directs organisés par exemple par les coopératives ou les associations de pêcheurs permettraient d’alléger la facture et faire que les pêcheurs puissent vivre dignement. Sur le plan prospectif, la recherche d’un équilibre entre la conservation des espèces pêchées, et la préservation du revenu des pêcheurs est la clé du problème. Certains pays comme l’Écosse, Terre-Neuve ou l’Alaska, où la pêche constitue une des activités principales, ont su trouver le juste équilibre.

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