Plus de douze ans après la fin de la guerre en Bosnie, les auteurs du siège de Sarajevo et des massacres de Srebrenica courent toujours. Le risque est grand de voir les responsables restés impunis, Radovan Karadzic et Ratko Mladic, si le TPIY ferme ses portes sans prévoir de mécanismes résiduels pour les juger.

10 000 citadins ont laissé leur vie dans le siège de Sarajevo, dont 1600 enfants. Un peu plus de douze ans sont passés depuis le massacre de Srebrenica, au cours duquel 8000 hommes sans défense ont été exécutés dans une enclave soi-disant protégée par l’ONU. Mais que sont devenus Ratko Mladic et Radovan Karadzic, les principaux criminels de guerre auteurs du siège de Sarajevo et du massacre de Srebrenica? Responsables des massacres commis pendant le conflit des années 1991-1995 en Croatie et en Bosnie, et en 1999 lors de l’invasion du Kosovo par l’armée serbe, ces criminels courent toujours, protégés par l’état serbe. Leur procès permettrait de mettre en lumière toutes les responsabilités dans le siège de Sarajevo et de rendre justice et hommage aux habitants de Sarajevo qui ont défendu leur ville.

Retour sur une histoire méconnue et un crime impuni : le siège de Sarajevo

L’une des plus grandes impostures de la guerre en Bosnie-Herzégovine est d’avoir fait croire que les habitants de Sarajevo, assiégés pendant trois ans par les Serbes avaient été sauvés de la famine par le pont aérien de l’ONU. Ce ne sont pas les Nations Unies qui ont sauvé la ville, c’est la dignité de ses habitants et le courage de ceux qui ont permis qu’en 1993, grâce à un tunnel, la ville fut fournie en vivres et en munitions. Ainsi les habitants gardèrent-ils l’espoir contre ce qui fut l’un des plus longs sièges de l’histoire moderne. Le tunnel du salut est l’expression d’un esprit de résistance qui n’a jamais été reconnu comme tel. Il suffit de consulter les archives. Pas un mot sur cette aventure humaine inédite. L’actualité préfère retenir la présence des casques bleus et l’intervention de l’Otan. Tout ça parce que les hommes du tunnel n’ont jamais revendiqué leur part d’histoire. Tout ça aussi parce que cette histoire est restée longtemps secrète. Et curieusement jamais dévoilée.

Dans la vie, il y a des choses qu’on fait pour la médaille, d’autres qu’on fait dans l’ombre sans attendre de retour. Il y a les résistants de la dernière heure qu’on couvre d’honneurs. Et les gens sans galons dont on oublie les noms. Dans la vie, il y a ceux qui creusent avec leurs mains et ceux qui parlent. Il y a les fourmis et les cigales. L’histoire du tunnel de Sarajevo est une histoire de fourmis. Le récit simple d’hommes discrets et travailleurs qui ont pensé que pour résister dans une ville assiégée, le mieux était d’organiser un « pont souterrain ». L’avantage est que cela ne se voit pas. Il est plus dur d’écraser une fourmi que de descendre un avion. La construction de ce tunnel secret baptisé « Tunel D.B », D comme Dobrinja et B comme Butmir, du nom des deux quartiers de chaque côté de l’aéroport de Sarajevo, commence avec Nedjad Brankovic. Ingénieur spécialiste des ponts de chemins de fer, ce dernier cherche un moyen pour mettre son savoir au service de la défense de Sarajevo. Il fait connaissance de Rasid Zorlak, le responsable logistique des premières unités de volontaires bosniaques. Lui sait que la ville va tomber s’ils ne trouvent pas rapidement une faille dans l’étau.

C’est le combat de David et Goliath. Goliath est en haut, sur les collines encerclant Sarajevo, puissamment armé ! En regardant la ville en bas, on comprend mieux quel sentiment de puissance virile ont du éprouver les agresseurs armés. La beauté de Sarajevo laisse voir ses plus belles formes. Mais aujourd’hui, en cette année 1993, ce n’est plus de beauté qu’il s’agit, mais de nudité : la désolation de David. L’assiégeant est armé jusqu’aux dents. Les défenseurs n’ont que des armes artisanales. Les deux hommes ont l’idée de creuser un tunnel qui permettra de créer un lien avec le territoire libre. Brankovic dessine les plans. Le souterrain secret doit passer sous les pieds des forces de l’ONU qui contrôlent l’aéroport. Zorlak forme une équipe de 200 citoyens pour relever le défi. Les travaux se font uniquement à la main, avec des pelles et des pioches. Les bâtisseurs lancent une course contre la montre, dès le mois de janvier 1993.

Alors que les travaux avancent, dans la ville assiégée, la situation devient dramatique. La population est au bord de la famine et de l’asphyxie. Les soldats ont presque épuisé les munitions. La stratégie des Serbes d’étouffer la capitale de la Bosnie est sur le point de réussir. Une course contre la montre s’engage. Les équipes qui creusent travaillent dur, très dur. 24 heures sur 24. 7 jours sur 7. Pendant ce temps-là, au-dessus, sur la piste de l’aéroport, chaque nuit, se produit un drame. Des civils tentent de traverser le tarmac, les uns pour trouver des vivres, les autres pour fuir le siège de la ville. Ils servent de cible aux tireurs serbes postés en bout de piste. Près de trois cent personnes, y compris des enfants, y laissent leur vie. Le 31 juillet 1993, un passage large d’un mètre, haut de 1,5 mètres et long de 800 mètres est finalement percé. Pendant que les avions de l’OTAN roulent sur la piste, les soldats bosniaques et les civils passent en portant armements, munitions et vivres. Sarajevo respire. Plus tard un câble électrique et un petit tuyau seront installés pour distribuer électricité et pétrole. Grâce au tunnel, les habitants reprennent leurs forces. La ville ne sera jamais prise.

Mais plus de dix ans après la fin du siège le plus long de l’histoire moderne, les responsables serbes ne sont toujours pas sous les verrous.

La justice internationale va-t-elle aller jusqu’au bout de sa mission dans les Balkans et pouvoir les juger? On peut craindre qu’elle n’en ait pas les moyens. En effet, le Conseil de sécurité, conformément à la Résolution 1503 votée en 2003, s’apprête à fermer le Tribunal Pénal pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) à la fin de l’année pour les procès en première instance et fin 2010 pour les procès en appel. Le risque est grand de voir ces deux hommes restés impunis si le TPIY ferme ses portes sans prévoir de mécanismes résiduels pour les juger. Carla Del Ponte l’ancienne procureur du TPIY avait appelé au maintien d’une telle structure résiduelle. A sa suite, le Belge Serge Brammertz, nommée procureur en janvier 2008, appelle également au maintien en activité du TPIY tant que Karadzic et Mladic n’auront pas été jugés.

Force est de le constater, les pressions européennes et américaines sur la Serbie pour qu’elle livre les inculpés sont insuffisantes et la Russie fait obstacle. La seule façon de maintenir la pression intacte sur Belgrade serait évidemment de prolonger le mandat du TPIY et de pouvoir enfin arrêter ces chefs de guerre afin qu’ils soient déférés devant la justice internationale et jugés pour leurs crimes. Leur procès pourrait permettre de clarifier bien des choses restées obscures dans le dispositif d’agression et d’épuration ethnique mis en place par la Serbie dans les années 1991-95. Cela permettrait également de mieux comprendre comment au XXème siècle une ville européenne a pu subir un siège moyen-âgeux sous le regard passif de ses voisins. Seule la pression de l’opinion publique peut inciter l’Europe et les Etats-Unis à s’opposer à une fermeture du TPIY.

Nedim Loncarevic

Réalisateur du film « Tunel D.B » (en cours de montage) . Journaliste reporter d’images sur France 3.

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