« La maîtrise du temps n’est pas un souci de confort, c’est un véritable enjeu pour le marché du travail, le bien-être au travail et l’égalité de tous face à l’emploi », soulignent d’emblée les auteurs d’une récente enquête « Temps, rythme de travail et conciliation des temps sociaux » menée sous l’égide de la Fondation Travail-Université de Namur [[Enquête menée par la Fondation Travail-Université de Namur en collaboration avec la FEC (Formation Éducation Culture) auprès d’un échantillon de salariés en Belgique francophone, septembre 2007. www.ftu-namur.org
]] auprès de salariés belges.

« 42% des salariés ont le sentiment d’être esclaves du temps » et l’organisation du travail a un effet plus déterminant que la situation personnelle sur la maîtrise ou non maîtrise du temps. L’harmonisation des temps sociaux est une question prégnante. Lorsque l’on demande aux salariés, s’ils ont le sentiment de manquer le plus de temps ou d’argent, un quart déclare que le temps est pour eux une denrée rare. Pour 21%, c’est surtout l’argent, mais pour près de la moitié des répondants, ce sont les deux. Cette enquête prolonge plusieurs travaux menés il y a quelques années par l’Institut Chronopost sur la valeur du temps en France.

Ce malaise ne tient pas qu’à la durée du temps de travail : les salariés à temps partiel ne sont pas moins nombreux à trouver qu’ils manquent de temps. Voilà qui bat en brèche l’idée reçue selon laquelle le temps partiel permettrait forcément de concilier plus facilement travail et vie privée. De même la responsabilité des charges familiales est loin d’être le seul facteur explicatif de ce sentiment de manque de temps. Les formes d’organisation destandardisées du temps de travail sont tout aussi responsables.

Les personnes se sentent d’autant plus dominées par le temps lorsqu’elles ont peu de capacité d’intervention sur l’organisation de leur travail, qu’elles travaillent avec des horaires variables, ou font des heures supplémentaires. De même que manque de personnel, les délais imposés par les clients apparaissent comme les principaux facteurs de pression sur le rythme de travail. Bref, l’intensification du travail transforme le temps vécu au travail, avec peu de place pour la gestion des imprévus, qu’ils soient professionnels ou d’ordre privé. Cette pression est évidemment source d’insatisfaction, de tensions et de contre-performances. Pour 62.3% des répondants à l’enquête le travail dans l’urgence est une réalité.Or, cela pénalise le temps social et la capacité à développer ou entretenir des relations sociales avec les collègues (53.7% des salariés qui se sentent dominés par le temps, pensent qu’ils manquent de temps pour des relations sociales entre collègues).

Quel que soit le sujet – rythme de travail du conjoint, horaires de scolarité et de garde d’enfants, loisirs, temps consacré aux proches, tâches domestiques, formalités administratives, vie associative, syndicale ou politique- c’est difficile à concilier avec le temps de travail pour une majorité des répondants.

Reste les petits arrangements qui permettraient de réduire les dissonances entre les temps sociaux : plus de souplesse, une acceptation d’interférences entre le monde privé et le monde professionnel, au profit d’une meilleure qualité de vie. Deux grandes tendances émergent : ouvrir les portes de la maison au travail (déplacer le travail, par le télétravail ou en amenant) ou ouvrir les portes de l’entreprise à la vie privée. La majorité des salariés considèrent qu’un recours plus fréquent à l’une ou l’autre des solutions évoquées permettrait de mieux gérer l’articulation entre leur vie privée et professionnelle. Cela suppose une formalisation des solutions prises au cas par cas. « Il est important cependant de veiller à ce qu’il s’agisse de véritables dispositifs de conciliation et non d’un simple envahissement du temps privé par le temps professionnel », met en garde l’étude.

Une alternance de solutions pour mieux concilier les temps qui vont de modifier les horaires de travail, y compris du conjoint, à déléguer les tâches ménagères , disposer de services ou de facilités sur le lieu de travail ou aménager les rythmes scolaires…telles sont les préconisations des salariés. Des solutions relevant tant de la sphère domestique que de la sphère professionnelle.
Leur message par rapport à ces arrangements est une demande de davantage de souplesse et de flexibilité partagée, avec une acceptation d’interférences entre le monde privé et le monde professionnel, mais au profit d’une meilleure qualité de vie. Car manque de temps et tensions entre temps sociaux sont des enjeux collectifs, qui conduisent à des arbitrages et à des renoncements porteurs d’inégalité.

Estelle Leroy

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