L’Italie est le seul pays de l’Europe occidentale où un homme politique peut contrôler à lui seul de manière écrasante les médias.

Silvio Berlusconi, l’homme le plus riche de la péninsule, est propriétaire de trois chaînes de télévision d’importance nationale, et ses représentants politiques détiennent un pouvoir de veto dans le conseil d’administration de la RAI, la société publique qui possède les autres trois chaînes. L’anomalie d’un système télévisuel monopolisé, dont on voit mal la cohérence avec les règles d’une démocratie européenne moderne, a valu à l’Italie à plusieurs reprises la censure de l’UE et de l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe). Toutefois ce thème, ainsi que le conflit d’intérêts flagrant de l’homme d’affaires avec l’homme politique Berlusconi, a été totalement absent de la campagne électorale qui a précédé les élections du 13 et 14 avril. Il ne semble pas inquiéter outre mesure l’opinion publique italienne, à l’exception de quelques intellectuels, tel que le cinéaste Nanni Moretti, qui sur le quotidien « Repubblica » du 11 avril a qualifié l’Italie de « démocratie amputée » par ce quasi-monopole.

Les exemples d’abus de pouvoir médiatique sont nombreux. En Mars 2008, M. Berlusconi, en tant que chef de l’opposition parlementaire et en pleine campagne électorale, est entré de plein fouet dans les négociations sur la cession d’Alitalia, au bout de faillite, en opposant à Air France l’offre d’un groupe d’investisseurs italiens, au nom d’un nationalisme anti-européen mal placé. L’offre, totalement inconsistante, a contribué à la rupture des négociations sérieuses, celles avec Air France, et a rapproché la faillite d’Alitalia, tout en permettant des spéculations
colossales de bourse. Toutefois, un battage médiatique a permis à M. Berlusconi de se présenter aux électeurs en tant que champion habile des intérêts nationaux. Le gouvernement de centre-gauche guidé par Romano Prodi, qui avait une faible majorité au Sénat, a été lui-même la victime du pouvoir médiatique berlusconien, sans pour autant être en mesure de changer les règles de l’information politique dans la direction du pluralisme. Au cours de la campagne électorale, les médias berlusconiens ont mené une propagande obsédante sur le fait que le gouvernement Prodi aurait « augmenté les impôts ». Cette affirmation se base uniquement sur l’augmentation du rapport entre les entrées fiscales totales et le Pib. Or, ce rapport a augmenté à cause de la réduction de la fraude fiscale, qui auparavant avait été favorisée par les amnisties répétées du gouvernement Berlusconi. Au contraire, les taux de prélèvement ont baissé chez la plupart des contribuables italiens. Il s’agit là d’une évolution extrêmement positive, que la propagande du monopole médiatique a renversé dans l’idée reçue, et fausse, que « Prodi a augmenté les impôts ». La manipulation est sans vergogne Pourtant, l’économie était en train de se redresser lentement, bien que demeurant la moins dynamique de la zone Euro. La finance publique était revenue sous contrôle. Fiat, la principale firme privée du pays, connaît une reprise étonnante. Personne n’a rappelé, dans le débat électoral italien, qu’en juin 2005, vers la fin du dernier gouvernement Berlusconi, l’Italie risquait sérieusement de sortir de la zone Euro, à cause d’un déficit public hors contrôle, et en présence d’une dette bien au-dessus du 100 % du Pib. Personne ne s’imagine en queue devant sa banque dans la panique, dans un scénario catastrophe à l’Argentine, qui en aurait été la conséquence prévisible.

Le nouveau Parti Démocratique, de centre-gauche, dirigé par Walter Veltroni, évite les sujets brulants du conflit d’intérêt et du monopole télévisuel, se refusant de « diaboliser » son adversaire trop puissant. Son choix de se présenter seul, sans s’allier avec la gauche, a été un
geste innovateur, après des années de cohabitation difficile dans une coalition hétérogène ; mais avec pour effet le retour au pouvoir de Berlusconi, qui dans son alliance rassemble la droite populiste et des affaires, celle néo-fasciste et l’extrémisme xénophobe et séparatiste de la Ligue du Nord. D’autre part, le « Cavaliere », hyper-médiatisé et obsédé par le look, a refusé le duel à la télévision avec son adversaire, même « chez lui », dans l’une de ses chaînes privées.

Après la large victoire de Silvio Berlusconi dans les élections italiennes du 13 et 14 avril, les perspectives politiques, économiques et sociales de la péninsule apparaissent bien alarmantes : cinq ans à la tête du gouvernement, suivies probablement de son accession à la
présidence de la République, qui doit se renouveler juste en 2013, pourraient faire sombrer le pays dans son déclin, tout en accélérant la dérive en cours. Le déclin industriel et productif s’accompagne d’une dérive politique porteuse de tous les dangers, la forte croissance de la Ligue du Nord ouvrant la porte à toute aventure.

Jean Balcet

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