Les révoltes de la faim auxquelles on assiste aujourd’hui dans le monde annonce une gigantesque fracture alimentaire.

Emeutes de la faim en Mauritanie et en Indonésie ; pillages de boulangeries en Egypte ; violents affrontements au Cameroun ; grève massive au Burkina Faso contre la flambée du mil ; traumatisme des Mexicains contre la flambée du prix de la tortilla, leur nourriture traditionnelle ; marche d’enfants contre la faim au Yémen ; populations contraintes de manger des galettes de boue en Haïti. Sans compter les famines « structurelles » dans de nombreux pays africains. La liste est longue des manifestations montrant une aggravation de la fracture alimentaire. 37 pays sont aujourd’hui victimes de la hausse des denrées alimentaires de base, comme les céréales ou le riz. Nous assistons, en ce printemps 2008, à une crise mondiale dont la conséquence est une confrontation de plus en plus violente entre les pays pauvres du sud contre les pays riches du nord. Les chiffres sont là : depuis l’été 2007, les denrées alimentaires ont augmenté de 60% dans les pays pauvres alimentaires. Le prix du blé a doublé en quelques mois, celui du maïs a quadruplé en deux ans. En Thaïlande, le cout du riz a doublé en un mois. Et ce n’est pas tout. En 2010, en raison de la hausse des prix due à la production de carburant, on prévoit que le maïs sera 20% plus cher, le soja et le colza + 26%, le blé + 11%, le manioc + 33%. En 2020, le maïs + 41%, le soja et le colza + 76%, le blé + 30%,et le manioc +135%. La crainte est grande que ces chiffres augmentent drastiquement dans les années à venir et que ces phénomènes touchent des pays jusque là relativement épargnés. Le FMI parle d’une crise grave dont les conséquences seront durables.

Outre le fait que la famine reste un problème structurel dans de nombreux pays, résultat cumulé d’années d’aveuglement, d’exploitation des richesses des pays pauvres par les pays riches, d’aide au compte goutte et de corruption, il y a de nouvelles raisons à ce phénomène qu’on commence seulement à prendre en compte. La première est la hausse de la population mondiale. On mange plus dans le monde, donc la demande est plus forte. La croissance démographique et ses effets sur les besoins alimentaires des 9 à 12 milliards d’humains prévus dans quelques quarante ans, est « un impensé de nos sociétés ». Deuxième raison : le réchauffement climatique. Dans de nombreux pays, il affecte l’agriculture, assèche les récoltes, provoque des inondations… Enfin, la crise de l’énergie. La montée du prix du pétrole a accéléré le développement des énergies de susbtitution telles que les biocarburants. Or longtemps considérés comme la solution au problème de l’énergie, on s’aperçoit maintenant que ces agrocarburants causent de nombreux dégâts humains et économiques. De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer leur impact négatif aussi bien sur l’environnement que sur les marchés agricoles. « Pour faire un plein de 50 litres avec du bioéthanol, il faut brûler 232 kg de maïs. Avec ça, un enfant zambien ou mexicain vit une année » expliquait récemment Jean Ziegler, rapporteur à l’ONU pour le droit à l’alimentation. Ces biocarburants sont très consommateurs d’eau. Il faut compter 1000 litres d’eau par kilo de maïs produit.

Quelles solutions ?

« Il faudrait deux planètes pour remplir les estomacs, remplir les réservoirs et préserver l’avenir de la biodiversité » explique Michel Griffon de l’Agence Nationale de la recherche, Département Agriculture et Développement durable. Autant dire : mission impossible !« La famine est un problème de type économique et de manque d’argent, pas de type climatique », soutient le prix Nobel d’économie, Amartya Sen. Si rien n’est fait, d’ici 2050, certains pays d’Asie ou du Moyen Orient, où les sols cultivables sont déjà utilisés à 85%, seront incapables d’autosuffisance sur le plan alimentaire ». Aussi bien, la solution passe par une mobilisation économique mondiale de soutien aux pays qui connaissent de telles épreuves.

Curieusement, il n’existe pas de scénarios élaborés de prospective agricole sur des durées allant de 10 à 50 ans permettant de tenter d’apporter des remèdes durables à la crise. Les OGM peuvent certes améliorer la résistance des plantes à la sècheresse dans certaines contrées défavorisées. Mais à quel prix ? On ne le sait pas. Les scientifiques sont partagés sur les conséquences à long terme d’une consommation massive d’OGM sur le plan de la santé. Sur le plan économique et social, le tout OGM rendrait les pays pauvres dépendants des pays riches. Tenus par les brevets, l’obligation de payer les licences d’exploitation les rendrait esclaves des grands semenciers mondiaux.

Le problème de l’eau est au cœur du problème de la faim
Avec l’accroissement prévisible des émeutes de la faim, le monde pourra-t-il nourrir tout le monde quand il y aura 4 milliards d’habitants de plus sur la planète? Selon les experts, théoriquement, au vu de ses ressources en eau, la planète a la capacité de faire face aux questions de nutrition. « Le problème, dit Jean Dercourt, géologue, c’est que les eaux sont inégalement réparties à la surface de la terre ». Certains pays sont mieux lotis que d’autres. Aujourd’hui 1,1 milliard d’hommes n’ont pas accès à l’eau potable et à une eau sans danger pour répondre à leurs besoins vitaux. Tous les ans, 2 millions d’enfants de moins de cinq ans meurent de maladies diarrhéiques liées au manque d’eau potable. Il faudrait investir 1,5 milliard de dollars pendant 10 ans pour que les 300 millions d’Africains qui n’ont pas d’eau potable puissent y accéder. Lorsqu’elle existe en abondance dans certains pays, elle est gaspillée. Avant 2024, deux tiers de la population mondiale va vivre dans des régions qui connaitront des graves pénuries d’eau.  » Dans beaucoup de régions, les fermiers qui tentent de vivre de leur production et de générer un revenu font face à des menaces supplémentaires dues aux sècheresses répétées et à la compétition pour se procurer de l’eau « , déclare Pasquale Steduto chef du département « eau » du FAO.

Un des grands défis est de trouver les moyens plus efficaces de conserver, d’utiliser et de protéger les ressources en eau de la terre.  » Impossible de miser sur les systèmes d’irrigation pour cultiver. Ils ne sont pas viables pour nourrir toute l’humanité. Il faudrait construire un barrage des Trois Gorges tous les ans pour arriver à l’autosuffisance. Le dessalement de l’eau de mer ? C’est extrêmement onéreux. A l’heure actuelle, les techniques pour faire de l’eau potable consomment énormément d’énergie. Déplacer de l’eau d’un pays à une autre n’est pas envisageable » explique Jean Dercourt. Trop cher en transports.

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Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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