« La France qui se lève tôt » s’est réveillée avec « la gueule de bois ». Ceux qui, un mois durant, se sont retrouvés à l’aube avec djembés, casseroles, sifflets et trompettes, pour crier haut et fort qu’ils se lèvent tôt et sont contre Sarko ont échoué : la France a voté Neuilly. Retour sur un mouvement qui a fait du bruit.

ambiance_festive_La_France_qui_se.bmp Le 10 avril 2007, une trentaine de jeunes « multi-partisans », scandalisés par les propos de Nicolas Sarkozy sur « la France qui se lève tôt », prennent au mot le candidat UMP et se retrouvent à 6h du matin à la station de métro parisienne Guy Môquet. A l’origine du mouvement, une bande d’amis, dont certains appartiennent aux collectifs Jeudi Noir ou Génération Précaire, qui, déçus par la dispersion de l’opposition, désirent « créer un collectif souple, informel et biodégradable » contre le candidat de l’UMP. Tout comme Jeudi Noir, qui s’attaque au mal-logement, ou Génération Précaire, qui revendique de réels droits pour les stagiaires, les actions sont originales, souvent drôles et festives.

Le nouveau collectif estime que les louanges adressées à « la France qui se lève tôt » dissimulent « une stigmatisation des chômeurs, fraudeurs et tire-flancs rendus responsables de leur chômage ». Manuel Domergue, l’un des organisateurs du collectif, rejette catégoriquement la « valeur travail » sarkozyste, qu’il perçoit comme purement productiviste et qui dénigre les conditions de vie des travailleurs (voir sa tribune dans Mouvements, datée du 4 mai 2007). Il refuse d’avoir pour seul choix d’adhérer à cette vision du travail ou « de sortir sans bruit des chiffres du chômage ».

L’objectif de leur mobilisation est surtout de mettre en garde les couches populaires contre les effets du programme de l’UMP en matière de défiscalisation, de bouclier fiscal et de suppression des droits de succession. Selon Manuel Domergue, les simples employés et les catégories les plus précaires « se tirent une balle dans le pied » en adhérant à ce programme. Le cheval de bataille est donc le rejet du programme de Nicolas Sarkozy même si le collectif n’affiche au départ aucune consigne de vote.

Mouvement hétéroclite et interactif

À l’intérieur du mouvement, on croise « des jeunes de ReSo (mouvement des Réformistes et Solidaires), des Verts, des bayrouistes, et, d’une façon générale, davantage de militants de collectifs que d’encartés », explique Julien Bayou, l’un des initiateurs. C’est uniquement à l’entre-deux tours que « La France qui se lève tôt » s’est prononcé en faveur de Ségolène Royal, par un échange de maillot symbolique entre des sympathisants de François Bayrou et de Ségolène Royal (voir photo).

La dérision, l’humour et l’ambiance festive sont ici à l’honneur. On se retrouve à la station de métro Javel pour remplir son karcher, on propose un tour du propriétaire du futur « Etat UMP » qui inclut la visite des chaînes publiques et privées, du CSA, de l’Assemblée, du Sénat, de l’Elysée et de Matignon, et on va à Neuilly « réveiller la France des rentiers qui s’enrichit en dormant ». Et toujours, en musique, de bonne heure et de bonne humeur.

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Côté logistique, c’est principalement via son blog que « la France qui se lève tôt » s’organise. C’est ici qu’elle annonce le lieu et l’heure des rassemblements, publie ses communiqués, les vidéos des actions et fait ses revues de presse. Les lève-tôt font rapidement des émules en province, dans les grandes villes (Strasbourg, Lille, Rennes, Toulouse, Grenoble, etc.) et dans de plus petites agglomérations comme Crépy-en-Vallois.

Selon Julien Bayou, le mouvement s’est étendu grâce au bouche à oreille et non par un réseau préexistant, « ce qui prouve le besoin de répondre à l’imposture ». Au final, le mouvement sera suivi par quelques deux cent personnes sur la capitale, mais sa répercussion médiatique va bien au-delà.

Si le collectif a échoué quant à son but, il peut être satisfait de sa réussite sur ce plan. Dès le lendemain de sa première action, Le Monde, L’Humanité et Le Nouvel Observateur leur avaient réservé un article. D’autres suivront. « La France qui se lève tôt », rejoint par le collectif « Anti-Sarko », font parler d’eux et décomptent les jours avant la présidentielle. « Tic tac tic tac, Il est Sarko moins le quart »… « il est Sarko moins 9… réveillez-vous ! » et ce, jusqu’au vendredi 4 mai, « l’ultime rendez-vous » fixé à République, avec l’espoir de réveiller cette dernière.

Que sont-il devenus ?

Aujourd’hui, il est Sarko + 50. Le dernier post sur le Blog, daté du 7 mai, est une vidéo montrant une dizaine de jeunes en train de chanter, la main sur le cœur et le regard inspiré, « Sarkozy nous voilà, le Führer de la France ». Au-delà de ce « coup de gueule », histoire de « caricaturer à l’extrême » le nouveau Président, pour reprendre les termes de Julien Bayou, que sont devenus ces lève-tôt ?

D’abord, compte tenu de son but, qui était de « réveiller les Français avant d’entamer cinq ans de sarkozysme », le mouvement était voué à disparaître au lendemain de la présidentielle. Ensuite, certains lève-tôt vont continuer la lutte en créant un « Gouvernement Off », lancé officiellement le 21 Juin dernier (voir vidéo). « A l’instar d’un Shadow Cabinet à l’anglaise, explique Julien Bayou, le gouvernement off a pour fonction de démonter les discours ou les projets de loi qui semblent tirés par les cheveux comme le projet de suppression des droits de succession qui est une atteinte au bon sens ». Et d’ajouter : « Le but est aussi de proposer à la cantonade des contre-propositions, ni de droite, ni de gauche, mais de bon sens. Il s’agit de vulgariser les différentes analyses, de présenter des synthèses, d’examiner le vrai coût de la défiscalisation, et de faire des comparaisons avec d’autres pays européens ».

Sans parler d’un nouveau militantisme, force est de constater que les collectifs du type « La France qui se lève tôt » se multiplient. Les manifs de droite (voir autre article) usent et abusent du second degré et caricaturent une droite décomplexée avec des slogans tels que « Tous tout seul Tous tout seul ouais ! ouais ! » ou « Faites des enfants, pas des intermittents ! ».

Membre de « La France qui se lève tôt », mais aussi de « Jeudi Noir » et adepte des manifs de droite, Julien Bayou estime que « les discours larmoyants pratiqués par les politiques ne marchent pas » et que « donner du plaisir aux gens en participant à la vie publique » fédère davantage. Enfin, la forme « biodégradable » présente les mêmes avantages puisqu’elle provoque une mobilisation ponctuelle et ciblée. Julien Bayou attribue les raisons du succès aux comportements individualistes et à la culture du zapping. Il confie : « Adhérer à un grand message fait plus peur qu’autre chose, alors que se mobiliser quelques semaines ou quelques mois pour une cause précise, suscite des engagements ».

De plus, le désir de s’exprimer et de critiquer l’ordre existant transparaît dans les blogs. Julien conclut : « Derrière chaque blogueur ne se cache pas un révolutionnaire, mais le besoin de prendre la parole sur ces thèmes est palpable ». « La France qui se lève tôt », nouvelle manière de faire de la politique ? Les partis n’ont qu’à bien se tenir…

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