Si rien n’autorise un bilan hâtif et péremptoire, on peut s’interroger sur quelques points où le processus des FSM paraît faire du sur-place. Trois questions émergent après Nairobi, trois enjeux dont il importe de se saisir.

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Après chaque Forum social mondial, c’est la sempiternelle question : était-ce une vraie réussite, un demi-échec, un rendez-vous manqué ? Celui de Nairobi n’aura pas échappé à la règle. D’autant que les critiques n’ont pas manqué, certains, au sein même du Conseil international, dénonçant la « commercialisation » du FSM (prix d’entrée prohibitif pour les locaux, vendeurs de safaris à l’intérieur de l’enceinte, restaurant tenu par un ancien ministre…) et sa  » militarisation  » (présence policière au sein même du complexe sportif où se tenait le Forum). En face, les fondateurs « historiques » ont défendu l’acquis essentiel de ce FSM : pour la première fois, les sociétés civiles africaines ont pu échanger et débattre dans un espace de libre expression.

Dresser le bilan d’un Forum ? La seule question pertinente est, bien sûr, celle de son efficacité. Mais comment l’évaluer ? Malgré de longs discours sur la « pensée complexe », nous continuons à être prisonniers d’une pensée rationaliste et utilitariste. Ainsi, nous persistons à réduire l’efficacité à une seule de ses facettes : l’efficacité linéaire. Autrement dit : pour avoir B, je suscite A, car la fonction impartie à A consiste à causer B. Or, il existe deux autres facettes de l’efficacité, au moins aussi puissantes : l’efficacité « paradoxale » (qui vient du fait que A, outre son effet sur B, contribue aussi à faire apparaître C alors que ce n’est pas la fonction qui lui est impartie) et l’efficacité « tellurique » (qui porte non pas sur les phénomènes mais sur leurs soubassements, et donc sur les variables cachées d’un système). Ne peut-on faire l’hypothèse, par exemple, que le Forum de Nairobi va entraîner des remises en cause salutaires dans le rapport entre ONG du Nord et du Sud (efficacité paradoxale) ? Ou que la présence massive des femmes dans ce Forum va bouleverser profondément les cultures politiques africaines (efficacité tellurique) ? Si donc, comme nous l’affirmons, l’altermondialisme est bien un mouvement historique, inscrit dans la durée, bien malin qui pourrait prévoir les effets, paradoxaux ou telluriques, de tel ou tel Forum social. Bien malin, ou bien prétentieux plutôt. Et l’on aurait tout intérêt à ne pas perdre son temps dans des querelles qui ne sont, en fait, qu’échanges de pures opinions.

Si rien n’autorise à des bilans hâtifs et péremptoires, on peut – on doit ? – en revanche poser des questions sur les points où le processus des FSM semble faire du sur-place. Six ans après le premier Forum, en janvier 2001 à Porto Alegre, il y a, en effet, certains principes qui, tout en faisant partie du « corpus » politique et méthodologique du FSM, ne semblent pas s’incarner davantage d’une édition à l’autre. En voici trois exemples.

1. La participation des milieux populaires
Le prix d’entrée exigé aux participants kenyans – y compris les plus pauvres – a mis le feu aux poudres. 500 shillings (4,5 euros), cela représente dix journées de revenu d’un habitant des bidonvilles. Ajoutez-y le déplacement (100 à 200 shillings par jour selon l’éloignement du stade MOI, siège des activités du FSM), la nourriture et la boisson sur place, et c’est près d’un mois de revenu qu’un habitant des bidonvilles aurait dû débourser pour participer aux travaux du Forum. Inconcevable. A tel point que, le dernier jour, les organisateurs kenyans ont dû céder aux exigences des « contestataires » – qui manifestaient chaque matin devant les grilles – et laisser l’entrée libre aux « locaux ».

L’épisode ne règle pas tout. Car si la contradiction a éclaté au grand jour dans une ville qui compte 150 bidonvilles et où les habitants des « slums » (2,5 millions sur un total de 4 millions pour tout Nairobi) sont concentrés sur moins de 5 % du territoire, cela fait longtemps qu’elle traverse le processus des Forums sociaux. Les habitants des quartiers du 9-3 ont-ils été davantage impliqués dans le FSE de Paris-Saint-Denis, en octobre 2003 ? Certainement pas. Et d’une édition à l’autre – à part le FSM de Mumbai, qui reste une exception -, on n’observe pas vraiment de progression sur ce plan. Au point que la question ne peut éviter d’être posée : « un autre monde », sans doute, mais pour qui, et surtout avec qui ? Bien sûr, elle n’est pas soluble dans le seul cadre de l’organisation des Forums proprement dits. C’est au niveau des soubassements précisément – donc dans tout le travail effectué entre les Forums – qu’elle doit être prise à bras-le-corps, comme une question centrale. A défaut, le fossé ne cessera de se creuser entre ceux qui sont les principales victimes du néo-libéralisme et ceux qui y cherchent des alternatives.

2. La forme des ateliers et séminaires

Cette première contradiction est renforcée par une seconde : la forme que prennent la plupart des activités organisées dans le cadre d’un Forum. D’une édition à l’autre, le « format » dominant ne cesse de se reproduire : une tribune avec quelques « spécialistes » du thème, des questions de la salle, un débat purement discursif à coup d’arguments intellectuels… Or, ce format n’est pas neutre : il postule la prédominance de l’expertise comme base de légitimité et celle du discours comme mode d’engagement. Ces deux hypothèses, jamais formulées du reste, ne méritent-elles pas d’être interrogées ? Elles contribuent, par exemple, à la mise à l’écart des milieux populaires (plus démunis au niveau de la prise de parole). Et suscitent cette illusion que la prise de conscience, l’information pertinente, l’analyse des problèmes et l’examen des solutions constituent la seule voie possible pour la transformation du monde. En est-on vraiment sûr ? L’action ne précède-t-elle pas parfois la conscience ?

La difficulté rencontrée, sur certains thèmes, pour dégager des « propositions d’action » le dernier jour du Forum de Nairobi ne révèle-t-elle pas qu’il n’est pas simple de passer sur ce mode quand tous les travaux préalables n’ont pas cherché à favoriser ce passage à l’action ? Les ateliers proposés par les Africains échappaient davantage à ce schéma, en utilisant notamment le théâtre, la danse ou la musique. Car l’engagement – et le Forum de Mumbai l’avait amplement montré – n’est pas qu’affaire d’intellect, il met en jeu le corps et les émotions. Travailler sur les méthodes, les outils, les techniques de débat est aujourd’hui une priorité pour le processus des FSM.

3. L’unité dans la diversité
Parmi les outils de débat à inventer, il faudra accorder une importance particulière à ceux qui permettent de bâtir des « désaccords féconds ». Si le principe de l’auto-organisation des activités (en clair, ce sont les participants eux-mêmes qui apportent leurs ateliers et séminaires au FSM) est une bonne chose, il possède son effet pervers : chacun construit un programme en phase avec sa sensibilité et se retrouve avec une « salle » également en phase avec elle. Résultat : les divergences et désaccords s’expriment rarement. On assiste plutôt à l’expression de « consensus parallèles » qui ne se croisent pas, ou rarement. Or, chacun sait que les altermondialistes sont traversés par des courants multiples et variés, des plus réformistes aux plus radicaux, et des plus laïcs aux plus religieux. C’est d’ailleurs ce qui fait sa richesse, théorisée par les fondateurs du FSM, Chico Whitaker notamment, sous le thème de l' »unité dans la diversité ».

Thême qui renvoie, plus loin, aux pratiques des zapatistes et aux propos du sous-commandant Marcos : non pas vouloir réaliser « un autre monde », mais « un monde qui contienne tous les mondes possibles ». L’alternative altermondialiste se veut diverse, et non pas fondue dans un moule unique. Ce principe d' »unité dans la diversité » est un acquis majeur des FSM. Mais il demande sans cesse à être vivifié, concrétisé, pour que chacun puisse en percevoir les effets bénéfiques. Privilégier les débats contradictoires et autres « tables de controverse » dans les prochains Forums doit aussi être une priorité. A défaut, le principe fondateur s’asséchera, se videra de sa substance, et finira écartelé entre les « centralisateurs », qui réclament toujours plus d’unité, et les « dispersés », qui se contentent d’une diversité figée, non dynamique.

Si ces questions sont centrales pour le FSM, il faut regarder les choses en face. Et admettre que, dans ces trois domaines, les choses n’ont pas progressé en six ans. Donc en faire des questions prioritaires dans le processus d’évaluation qui va s’engager d’ici 2008. La lucidité n’est pas un outrage à l’optimisme et à la volonté. Plus largement, les altermondialistes doivent accepter l’idée que, même si leur mouvement a largement dépassé l’ampleur escompté, même si le slogan « Un autre monde est possible » est devenu le ralliement de tous ceux qui, à travers le monde, luttent pour la justice, la paix, la solidarité et l’émancipation, la contre-offensive populaire n’a pas encore réussi à faire reculer le néo-libéralisme.

La mouvance alternative a sans doute sous-estimé la profondeur et la force du cycle de destruction qui caractérise notre époque. Si la pensée néo-libérale est en partie une utopie totalitaire (car misant tout sur une « main visible du marché » qui n’existe pas), elle a atteint, comme le dit Jacques Généreux dans La Dissociété, « un seuil critique de contamination des esprits à partir duquel elle devient autoréalisatrice : convaincus de vivre désormais et à jamais en champ de bataille, les individus se comportent en guerriers et non en citoyens ». On mesure l’ampleur de la tâche, dans les soubassements.

La culture dominante, du côté des forces de contestation, a toujours privilégié le politique comme une instance noble, supérieure aux autres. Et postulé que les réponses « globales » étaient bien plus efficaces que les engagements « locaux ». L’altermondialisme interroge – et doit interroger encore davantage – ces deux fondamentaux. A une époque où les innovations technologiques et les mécanismes économiques structurent largement nos manières de vivre, il n’est pas sûr que le politique constitue toujours le passage obligé, nécessaire et suffisant, de toute transformation. Ceux qui agissent, au quotidien, pour créer ou révéler les liens sociaux, n’ont donc pas de complexe à faire vis-à-vis du (et des) politique(s).

Par ailleurs, il convient de s’interroger sur les raisons qui ont conduit la « mondialisation », dans le langage anglo-saxon dominant, à s’auto-proclamer « globalisation ». Car le global n’existe pas en soi : il n’est que la résultante de multiples variables, visibles ou cachées, et qui, de ce fait, est largement inopinée, imprévisible. S’obliger à penser « global », c’est se contraindre à penser à un niveau abstrait, au risque, soit de sombrer dans le simplisme manichéen (le « grand complot » des multinationales et de leurs complices politiques), soit d’adopter une vision « compliqué » – et non « complexe » – nous conduisant à voir toutes choses équivalentes, symétriques. Seules les situations locales, concrètes, incarnées, nous font toucher du doigt la réalité des mécanismes de domination dans une réalité complexe.

Nous voulons un autre monde possible, mais celui-ci doit aussi être « compossible », c’est-à-dire partir du monde tel qu’il est pour mieux le transformer. C’est une autre leçon de l’étape kenyane : chaque Forum, en s’incarnant dans un pays d’accueil, est affecté par les contradictions qui traversent la société de ce pays. L’absence d’une économie « alternative » capable de fournir les bases matérielles de la vie autour du stade (à la différence du Brésil) et la dépendance politique de nombreuses ONG africaines ont ainsi été mises en évidence à Nairobi. Faut-il le déplorer ? Et, du coup, n’accepter d’implanter les Forums que dans des sites triés sur le volet pour leur capacité, déjà acquise, à préfigurer cet « autre monde possible » ? Certainement pas. Car on est ainsi plus proche du réel. Et mieux valent des contradictions concrètes qu’une pureté toute théorique.

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Au sujet de Philippe Merlant

Journaliste professionnel depuis 1975 (France Inter, L’Equipe, Libération, Autrement, L’Entreprise, L’Expansion, Tranversales Science Culture et aujourd’hui La Vie) et co-fondateur du site Internet Place publique, Philippe Merlant travaille depuis 1996 sur les conditions d’émergence d’une information « citoyenne ». Il a été le co-auteur ou le coordinateur de plusieurs livres collectifs, notamment : Histoire(s) d’innover (avec l’Anvar, Paris, InterEditions, 1992), Sortir de l’économisme (avec René Passet et Jacques Robin, Ivry-sur-Seine, Editions de l’Atelier, 2003) et Où va le mouvement altermondialisation ? (avec les revues Mouvements et Transversales, Paris, La Découverte, 2003).

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