Distinguer information et communication n’est possible que si l’on définit plus précisément ce qu’est la mission du journaliste. Et si l’on fait évoluer les pratiques journalistiques vers cet idéal toujours à reconquérir.

Un glissement de frontières s’est produit entre deux notions que l’on croit proches : l’information et la communication. Le tout est même couramment englobé sous le terme « médias » où le journalisme proprement dit se dissout. Or, ces deux concepts, information et communication, sont foncièrement différents. Ne pas les distinguer, c’est comme si l’on mettait dans le même sac médecine et cosmétique sous le prétexte que ces activités concernent toutes les deux les soins donnés au corps…

Il devient vital pour la profession journalistique d’opérer une distinction nette entre “donnée de presse” et expression de toute autre nature : publicité, communication institutionnelle, propagande, expression personnelle, etc. Entre information et communication.

Qu’est-ce qu’un journaliste ? La loi n’a jamais précisé en quoi cette profession consistait exactement dans sa mission. D’où un flou, pas toujours artistique, sur le statut et le rôle du journaliste dans la société. Ce flou est préjudiciable à un clair partage des rôles, devenu pourtant nécessaire en raison de l’explosion des nouvelles technologies et du poids croissant de la publicité.

En France, comme en de nombreux pays, le journalisme n’est défini qu’en référence à l’exercice de la profession de journaliste. Ainsi, une information de presse est définie :

 par la structure qui réalise et diffuse l’information qui caractérise cette information. L’information est une donnée diffusée par un organe de presse, possédant généralement un numéro de commission paritaire CPPAP (attribué sous certaines conditions : périodicité minimale, vente effective, un tiers d’informations à caractère d’intérêt général) ;

 par le journaliste (droit du travail régi par la Convention collective nationale des journalistes ; carte de presse) ;

Ainsi, nous pouvons dire qu’actuellement un contenu informatif est dit de presse quand :

 il concerne l’actualité ;

 il comporte, théoriquement, un minimum d’informations d’intérêt général.

Cette définition ne nous dit pas grand-chose sur les aspects professionnels, ni sur les qualités attendues (vérité, résonances civiques, etc.) des informations diffusées.
Si l’on concentre les idéaux nés lors des premières républiques et ceux qui hantent encore l’esprit de nombreux citoyens aujourd’hui, nous pouvons suggérer une définition plus philosophique ou politique que celle actuellement en vigueur, de l’information de presse.

« En théorie, dans une société démocratique, une information journalistique est :

 la description ou l’explication d’un fait d’actualité (fait significatif universellement ou collectivement puisé dans le présent ou ayant une signification pour le temps présent)

 recherché au nom du public, sélectionné et mis en forme

 par une conscience honnête, libre, formée à la démarche d’objectivité ainsi qu’à la recherche de la vérité (au sens de l’exactitude des faits et de la cohérence du sens) et soucieuse de l’intérêt général

 diffusée par un média garantissant l’indépendance du journaliste par rapport à tout pouvoir (politique, idéologique ou économique, y compris par rapport aux intérêts de l’entreprise qui l’emploie quand il y a un enjeu démocratique de l’information). »

Cette vision du métier de journaliste, pour théorique qu’elle soit, nous suggère des repères pour sortir de la crise de la presse que nous connaissons.
En effet, la grande question qui se posera de plus en plus à nous, journalistes professionnels, est celle-ci : qu’apportez-vous de spécifique, que garantissez-vous de plus qu’un homme politique ou un blogueur ?

Les moyens que nous consacrons pour aller au-devant de l’information ? Le temps que nous passons à enquêter librement ? Or ces moyens et ce temps se réduisent à toute allure sous la pression économique qui concentre partout les effectifs.

Notre professionnalisme ? Certains blogueurs sont devenus très informés dans leur domaine et produisent des données fiables. De même, certains écrivent d’une façon qui touche plus directement les lecteurs d’aujourd’hui.

Notre connaissance des dossiers ? Beaucoup d’internautes ou d’experts en connaissent plus que nous sur tel dossier précis.

L’accès à de multiples sources ? Le fonctionnement en réseau de beaucoup d’internautes fait voler en éclat cet avantage.

On a beau tourner la question dans tous les sens, je ne vois que trois voies à suivre si nous, journalistes, voulons conserver une spécificité dans l’explosion actuelle des modes d’expression, si nous voulons pouvoir offrir une garantie journalistique à nos articles et donc à nos lecteurs.

Ces trois voies sont celles de la fiabilité de nos informations ; de la portée d’intérêt général ; du respect des règles du jeu.

• La fiabilité de l’information devra être assurée :

 en renforçant la recherche de l’erreur à priori et à posteriori, à l’instar de ces fact-checkers américains qui contactent les personnes mentionnées dans les colonnes du journal pour vérifier les dires du journaliste ;

 en prenant plus de distance par rapport aux sources de pouvoir (économique comme politique) ;

 en se rapprochant du lecteur, par exemple en investissant dans une politique pro-active (et non plus défensive) de “droit de réponse” et de “rectificatif”.

• La défense de l’intérêt général nous poussera à :

 plus d’enquêtes auto-décidées et non suggérées voire commandées par les attachés de presse ou la publicité

 plus d’articles sur des questions de fond

 moins de parti pris et de jugements moraux

 une indépendance à conquérir par rapport à nos employeurs (1).

• Les règles du jeu sont celles qui animent le débat démocratique. La loi a accordé une grande liberté à la presse. En contrepartie, celle-ci, en tant que corporation, devait mettre en place une régulation (« Un journaliste digne de ce nom (…) ne reconnaît que la juridiction de ses pairs », peut on lire dans la Charte du journaliste). Elle ne l’a pas fait. Beaucoup de gens s’en plaignent.

Le journalisme ne retrouvera une réelle crédibilité auprès d’eux que s’il accepte désormais de rendre des comptes publics sur la façon dont il élabore son information, celle-ci ayant de fait une valeur d’intérêt public.

Jean-Luc Martin-Lagardette est journaliste, auteur de « L’Information responsable, un défi démocratique », éditions ECLM, 2006.

(1) Les journalistes, légalement, ont devoir d’allégeance envers leurs employeurs. L’éthique exigerait plutôt l’indépendance totale du journaliste et sa soumission au droit à l’information du public (à l’intérêt général). La Déclaration des devoirs et des droits des journalistes européens (Munich, 1971), ainsi que celle des journalistes suisses, stipulent d’ailleurs l’une et l’autre que « la responsabilité des journalistes vis-à-vis du public prime sur toute autre responsabilité, en particulier à l’égard de leurs employeurs et des pouvoirs publics ». Ces dispositions, d’origine syndicale, sont contestées par les éditeurs de presse qui ne les acceptent pas dans les conventions collectives. En pratique, elles n’ont donc pas force de loi.

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