7 décembre 2006

La saveur du débat

Et si la crise financière de Libération en cachait une autre, encore plus profonde ? Une crise de nature ? En se rapprochant peu à peu de ses deux concurrents, Le Monde et Le Figaro, dans son approche du quotidien généraliste et « sérieux », Libé a progressivement rompu avec sa fonction première, être un vrai journal d’opinion, un aiguillon ancré politiquement dans la rébellion « de gauche ». Une place qu’essaie d’occuper L’Humanité, depuis qu’il n’est plus « organe central du Parti communiste français » ; mais l’ancienne image du quotidien fondé par Jaurès – courroie de transmission d’un parti naguère spécialiste de la langue de bois et plein de déférence à l’égard du « grand frère » de Moscou – lui colle suffisamment à la peau pour dissuader bien des lecteurs. Laurent Joffrin, le nouveau patron du quotidien de la rue Béranger, semble avoir compris l’enjeu, en préconisant une manière de retour aux sources.

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Soupe fadasse

De reniements en faillites (en pense au Matin de Paris par exemple), on en est venu à devoir ingurgiter chaque jour une soupe fadasse de choix informatifs uniformes et de commentaires à l’unisson. La langue de l’énarchie a remplacé la verve des tribuns et des polémistes. Chaînes de télé et de radio, quotidiens, hebdomadaires diffusent en continu la même musique, à quelques exceptions près (dont Marianne, Politis, Présent…). La vie politique est réduite à la course de chevaux des écuries présidentielles et aux luttes intestines qu’elle provoque. Les vrais sujets politiques qui conditionnent l’avenir de nos enfants et de nos petits-enfants (détérioration de la planète, dette publique et poids des dépenses fixes de l’Etat, dévalorisation du travail dans l’opinion, déficit du système de santé publique et des régimes de retraite, chômage structurel élevé, inégalités insupportables des revenus, mauvais fonctionnement de notre système éducatif, etc.) sont peu présents dans les sujets traités par les journalistes. Comme si ces questions, celles qui divisent, étaient taboues. Au silence et au manque de courage des politiques répond une même absence dans les médias.

Tout l’échiquier

On en vient à souhaiter le retour d’une vraie presse d’opinion, couvrant tout l’échiquier politique et pas seulement les extrêmes. La gauche sociale-démocrate, la droite libérale, le centre radical ou démocrate-chrétien, les écologistes n’ont pas, en dehors du Net, de relais affirmé de leurs analyses, de leurs propositions, de leurs coups de gueule. On s’est trop habitué à la politique-spectacle, aux « affaires » politico-financières, à la pipolisation de la vie publique. Vive le débat ! Les opinions tranchées ! Vivent les sujets qui fâchent ! La vérité des choses n’est pas dans la tiédeur, dans l’à-peu-près, le non-dit.

Une vraie presse quotidienne d’opinion (et non d’opinions, au sens où l’engagement devrait se voir cantonné aux pages dédiées du courrier des lecteurs et des tribunes libres) serait plus que jamais utile. Une presse qui fasse la sélection des faits d’actualité en dehors des canons médiatiques convenus, qui aborde les sujets brûlants, qui passe tout cela au crible d’un engagement politique clair et affiché. Une presse diversifiée qui ne fasse pas forcément les gros tirages, mais qui surprenne et séduise par ses partis-pris de franchise et son combat pour retrouver le goût et la saveur d’un vrai débat.

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