Sclérosés par les amendes et les coûts de distribution, les journaux satiriques locaux peinent à maintenir à flot leurs petites entreprises. Mais la motivation des équipes et le soutien des lecteurs permettent de faire vivre ces petits canards impertinents.

Avec des ventes en constante progression et une indépendance économique hors norme dans le paysage de la presse française, le Canard enchaîné fait figure d’exception. Ses petits frères, nombreux à caricaturer les aventures des politiciens en régions, n’ont pas tous la même veine.

L’Agglorieuse, « l’hebdo qui sait emballer le poisson », à Montpellier, existe depuis quatre ans. Tristan Cuche, le directeur de la publication, fait le bilan : trop méchant pour s’occuper de publicité – « les entreprises locales sont frileuses » – trop modestes pour bénéficier des taux avantageux auprès des messageries de presse qui gèrent la distribution – « Plus vous êtes petits, plus vous raquez » – ceux qui font la richesse de son canard sont « les informateurs ». Le reste est de brique et de broc. La liberté de ton dérange et les contre-attaques en justice mettent la pagaille dans les comptes déjà précaires de la rédaction.

Cette société à responsabilité limitée (SARL) emploie un seul salarié et se paie les services de deux pigistes. Sans publicité, le journal ne peut compter que sur ses ventes pour survivre. Avec les 1 800 exemplaires à un euro distribués chaque semaine, il n’y a plus de quoi payer les amendes de la demi-douzaine de procès que L’Agglorieuse a sur le dos à la fin du mois : « On a fait appel à la générosité en lançant une souscription, raconte Tristan Cuche. On est harcelé constamment, parce qu’on dérange. Heureusement, on peut compter sur les 5000 lecteurs qui nous soutiennent. »

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Pour tous ces journalistes de la satire, un seul constat : « Le problème des journaux indépendants, c’est la distribution », explique Philippe Motta, rédacteur en chef du Satiricon à Toulouse. Lui, a déjà renoncé : « Si on voulait vendre au-delà de Toulouse, il faudrait dealer avec les messageries de presse, leur laisser 55% de commission sur chaque exemplaire, et rembourser les invendus au fin fond de l’Ariège ! » Mission impossible. « Le journal des mémés qui aiment la castagne », a lui aussi fait récemment appel à la générosité de ses lecteurs.

Pas de procès cette fois, mais un ras le bol de la rédaction : « Au bout de onze ans, les bénévoles en ont marre. On a du mal à joindre les deux bouts. Le truc s’érode. On fatigue. Il faut pouvoir payer les rédacteurs », constate Philippe Motta.

Pourtant, les caisses ne sont pas à sec : « On s’en sort à peu près. On ne perd pas de sous. Ce qui reste sert à payer nos frais ». La diffusion se fait grâce à un petit réseau commercial local et les copains, cinéma, restos, prêts à mettre en dépôt le petit canard. 700 exemplaires partent ainsi à chaque numéro, ce qui représentent 10 % des ventes. L’Agglorieuse compte, elle, sur les NMPP mais l’entreprise de messagerie de presse est moins clémente avec les titres à faible diffusion : « Sur les ventes d’un petit journal, le taux de commission est au maximum. Et il reste le même alors que l’an dernier, nous avons doublé nos ventes », ajoute Tristan Cuche.

L’hebdo satirique La Feuille, à Villeneuve-sur-Lot, a l’ancienneté pour elle et une dynamique bien huilée. Sa distribution, la petite entreprise l’a fait toute seule, sur l’ensemble du département, avec une fourgonnette et des lieux de dépôts approvisionnés chaque semaine. Après près de trente ans d’existence, cet hebdomadaire se vend à 5000 exemplaires, emploie six personnes payées 1800 € par mois pour trente heures par semaine.

Rentable, la presse satirique ? Le ton employé par ce type de journaux, stigmatisé par certains mais adoré par d’autres, permet de fidéliser le lectorat du journal. Anne Carpentier, co-fondatrice de La Feuille l’explique dans une interview pour Action Critique Média (Acrimed). Pourquoi ça marche ? « Parce qu’il faut faire le journal comme un coup de gueule ou un coup de sang. »

Pour Philippe Motta du Satiricon, l’avenir des journaux est également dans la distinction : « Les seuls qui s’en sortent, sont ceux qui présentent une différence. Les gens ont l’impression qu’on rentre en résistance, mais pas du tout ! On fait juste du journalisme. Et nos lecteurs nous sont fidèles. » Les journaux satiriques revendiquent souvent plus de distance face à l’actualité locale que les journaux de presse quotidienne régionale. « On a décidé de ne pas recevoir la com’ institutionnelle toute crue, de prendre le contre-pied de tout ça, d’en rire. C’est une fenêtre de respiration, un réel besoin au niveau local », explique Tristan Cuche.

Depuis que l’appel à la souscription a été lancé, l’Agglorieuse a reçu dix fois plus de dons qu’elle en attendait : « Un petit Politis local », note le directeur de la publication. Certes, ce n’est pas facile tous les jours, mais le jeu en vaut la chandelle : « On n’est pas malheureux, conclue-t-il, ce qui ne tue pas rend fort. »

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