Barry Lopez, grand voyageur et écrivain américain, vient de publier Résistance aux éditions Actes Sud : une série de portraits imaginaires illustrés par des « monotypes » d’Alan Magee. Des militants politiques et associatifs, des artistes ou même des vétérans du Vietnam y racontent un traumatisme originel et la façon dont ils l’ont surmonté.

Quelle réflexion vous a mené à rédiger Résistance, un ouvrage qui combine sens politique et construction particulière, avec des nouvelles « systématiques », sous forme de lettres, où des personnages se racontent ?

Quand on est un jeune artiste, notre préoccupation première est de nous demander ce qu’on a envie de dire. Quand on vieillit, et cela fait quarante ans déjà que j’écris, on se demande ce qu’on peut dire qui sera utile à la société. C’est en se posant cette question qu’avec le plasticien Allan Magee, on a décidé de réagir.

Car on s’interrogeait sur l’évolution de notre pays les Etats-Unis, l’exportation agressive de notre modèle économique, qui mène à détruire les ressources naturelles et de nombreuses sociétés traditionnelles. On pensait aussi à la situation en Irak, et à l’exportation agressive de notre modèle politique. Il faut savoir que l’Etat américain est aujourd’hui dirigé par un groupe de personnes, pour qui la majorité des Américains n’ont pas voté d’ailleurs, qui a un énorme pouvoir mais un niveau culturel très faible ! Je parle de George Bush et de son entourage évidemment, qui ont non seulement utilisé le prétexte du terrorisme pour mettre en œuvre une politique expansionniste mais aussi pour faire reculer les droits civils aux Etats-Unis.

images-3.jpgL’ouvrage est donc né de cette envie de réagir ?

Notre réaction à cette situation politique aux Etats-Unis a été de rédiger cet ouvrage, pour créer une trame de pensée, d’où une prise de conscience peut émerger. J’y représente une génération qui a connu la guerre du Vietnam, et qui croit encore aujourd’hui aux idéaux de notre pays. Pour autant, je n’avais pas de dessein précis avant de me mettre à écrire. J’avais simplement quelques uns de ces portraits imaginaires en tête, dont beaucoup de lecteurs ont cru d’ailleurs que c’était des portraits de personnages réels.

J’avais aussi l’idée de faire parler ces personnages via des lettres, qui seraient écrites au présent et à la première personne du singulier. Puis, j’ai trouvé le lien entre ces personnages : l’université, où ils se sont connus. Ils se sont rencontrés à Yale et se sont ensuite trouvés séparés par les mariages, les divorces, le bordel de la vie, quoi ! Mais l’un d’eux, après le onze septembre, écrit une lettre à l’ensemble de ses amis d’université, en leur demandant de répondre et de raconter toutes ces années écoulées. Et cette lettre les réunit de nouveau.

Vos personnages ont tous été victimes d’un traumatisme très violent qu’ils ont surmonté. Est-ce un moyen de dire que l’Amérique peut surmonter le traumatisme du 11 septembre ?

Ces blessures que chacun raconte étaient surtout un moyen pour moi de toucher le lecteur, de créer de l’empathie entre lui et les personnages, de même que le fait d’écrire ces textes au présent et à la première personne du singulier me permet de créer une intensité dans l’identification. C’est de la fiction, je ne sais pas toujours ce que je fais et on est hors de la définition stricte de ce qu’est une nouvelle (short story). Comme je l’expliquais tout à l’heure, je n’avais pas de dessein précis. Avec Alan Magee, on voulait surtout créer une trame de pensée, sans imposer de point de vue au lecteur, simplement le guider.

J’ai passé beaucoup de temps au cours de mes voyages avec des peuples traditionnels, en Amérique latine, en Australie, en Afrique. Mon but est de découvrir ce qu’on a bien pu abandonner, nous, peuples occidentaux, au fur et à mesure qu’on adoptait le progrès technique. Au début du vingtième siècle, 6000 langues étaient parlées sur notre planète, aujourd’hui, il n’en survit que la moitié. C’est autant de manières de voir le monde qui ont ainsi disparues. Où est le progrès dans ce cas ?

De même, dans mes voyages, j’ai découvert un autre rapport de l’individu à la société et à la communauté. Aucun de mes personnages dans cet ouvrage n’a surmonté son traumatisme seul, vous le remarquerez. Ce sont des hommes et des femmes qui ont des ego importants mais qui se battent et résistent, et s’en sortent souvent grâce des rencontres. En fait, il s’agit de figures mythologiques modernes, auxquels n’importe quel individu aujourd’hui peut s’identifier. Ils demandent la même chose que chacun de nous : être aimés, entendus et reconnus. Résistance traite en réalité du courage humain. Et comme n’importe quelle figure mythologique, ses personnages ont connu un ébranlement et une épreuve très difficile qu’ils ont réussi à surmonter.

Propos recueillis par Naïri Nahapétian

Résistance, par Barry Lopez, Actes Sud, 2006, 186 p., 19,90 euros.

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Au sujet de Naïri Nahapetian

Naïri Nahapétian est née à Téhéran de parents arméniens. Elle a quitté l'Iran à l'âge de 9 ans, après la Révolution islamique. Elle vit à Paris.Journaliste free-lance durant plusieurs années, elle travaille actuellement pour le mensuel Alternatives économiques.Elle est l'auteure de l'essai L'Usine à vingt ans paru dans la collection « Bruits » (Les petits matins/Arte éditions, 2006) et publie régulièrement des nouvelles, notamment dans les revues Rue Saint Ambroise

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