Retour sur les violences urbaines. Un soir d’hiver, dans la grande salle de la mairie du 3ème arrondissement de Paris, une trentaine d’hommes et de femmes sont rassemblés. Ils discutent. Pas de position consensuelle à trouver, pas de motion à rédiger, pas de conclusion définitive à donner, seulement deux heures d’échanges à froid sur les « violences urbaines » de novembre dernier.

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A partir des expériences et des pratiques individuelles, le « Réseau des Ecoles de CIToyens » (Recit) revendique une ambition aussi modeste que profonde : fournir des outils pour comprendre le monde qui nous entoure. Au-delà des positions partisanes, des réactions épidermiques ou des bons sentiments, des individus débattent pour essayer ensemble d’appréhender une réalité. A chacun ensuite de se positionner et d’agir selon des choix qui auront été éclairés.

Les débats alimentent un texte qui nourrit ensuite lui-même d’autres débats. L’association aux 3 ans et 3000 membres publiera ensuite la synthèse (*) sous la forme d’un « dossier pour comprendre » dont la trame est simple.

Le rappel des faits, tout d’abord, évite tout dérapage initial avant que soit analysé le jeu des acteurs : Sarkosy dans une stratégie délibérée de l’affrontement ; le suivisme du premier ministre et du président de la république ; la responsabilité des médias ; les jeunes de banlieues victimes ou oppresseurs, manifestants ou casseurs…

Arrive ensuite le contexte des politiques menées et la mutation de nos sociétés : la transformation des services publics en services marchands, l’abandon des missions « intégratrices » de l’école, l’asphyxie du monde associatif, les années sécuritaires, les responsabilités des collectivités…

La partie d’une effroyable lucidité secouerait le plus apathique d’entre nous en esquissant un avenir de barbarie pour le pays des lumières et des droits de l’homme dont nous sommes si fiers. Heureusement qu’un chapitre propositionnel vient clore cet exercice citoyen : que faire pour revenir à une civilisation plus humaine, plus solidaire ?

Restaurer l’état de droit, apprendre à vivre ensemble, réinventer une politique de la ville, revaloriser toute attitude éducative, agir soi-même… Pas de solution miracle, pas d’homme providentiel, pas de recette magique mais quelques pistes individuelles et collectives… Tout simplement refaire de la politique en pensant bien commun et intérêt général.

(* Travail en cours et à consulter sur : www.recit.net)



Extrait du document « violences urbaines ou crise de civilisation ? »

Le risque de barbarie en France aujourd’hui

Charles Rojzman dans son livre « Savoir vivre ensemble » (Syros, 1998) évoque sa rencontre avec Ervin Staub, (auteur de «The roots of Evil », Cambridge University Press, 1986) qui relève que des sociétés de grande culture ont connu des génocides et des violences collectives. Elles présentaient toutes un certain nombre de caractéristiques communes. Prenant l’exemple de l’Allemagne au temps de Hitler, de l’Argentine des généraux, du massacre des Arméniens en Turquie au début du siècle, du Rwanda contemporain, il établit « 12 critères de risques ».

1. Des changements sociaux trop rapides, des changements dans les moeurs qui entraînaient une impression de chaos, de désordre et de désintégration d’un monde familier

2. Le rêve du retour à un passé plus glorieux ou plus sécurisant.

3. Un nationalisme qui résulte d’une combinaison entre un sentiment de supériorité et un sentiment de doute sur soi-même.

4. Une idéologie et des leaders qui répondent à un besoin de valoriser et de protéger le groupe d’appartenance traditionnel.

5. L’existence d’un groupe minoritaire à l’intérieur de la société qui est dévalorisé et qui paraît en même temps menaçant.

6. Un contentieux avec le groupe minoritaire qui repose sur des bases historiques.

7. Des divisions sociales trop importantes : richesse et pauvreté voyantes, difficultés économiques nouvelles.

8. Une démocratie discréditée et un manque de confiance dans les institutions.

9. Des personnes actives et militantes dans la haine ; des spectateurs passifs et complices, en tout cas prêts à laisser faire.

10. Un système social qui ne favorise ni l’expression ni la coopération.

11. Des événements traumatisants.

12. Une organisation technique et administrative prête à fonctionner au service de la violence.

« En France, la plupart de ces critères sont aujourd’hui réunis. Ceci nous mène, si nous n’y prenons garde, à une paranoïa collective et à des massacres futurs. Le risque de basculer dans la barbarie ne peut pas être ignoré. La plupart des conditions qui ont amené la violence aveugle et le déchaînement d’une paranoïa collective sont réunies dans notre pays. Et nous savons que c’est au départ qu’il faut désamorcer ce type d’évolution. »



Extrait du document « violences urbaines ou crise de civilisation ? »

Agir par nous-mêmes


Que pouvons nous faire par nous-mêmes ? Comment désamorcer ce qui se noue ? Cinq pistes pour commencer à agir :

1. Ne pas se désintéresser des échéances politiques. (…) Chacun de nous porte une part de possibilité de changement. Comment l’exercer ? Nous pouvons être inventifs.

2. Ne plus rester passifs, ne rien laisser passer dans la vie courante. Face aux abus, on voit un vent nouveau d’initiatives et de réactions. Ces actions ne sont pas sans effet, car elles font pression sur le pouvoir et entraînent à elles toutes l’opinion publique.

3. Repenser le rapport à l’autre et à la richesse. La façon dont les sociétés comptent et représentent leur richesse constitue un choix. Le rendre lisible et explicite est une exigence démocratique.

4. Changer nos attitudes personnelles. (…) Chacun a également besoin de réseaux (de voisinage, de relations) et de dépendances multiples pour vivre pleinement sa vie dans sa dimension individuelle et collective. Ceux qui luttent pour un monde plus humain peuvent difficilement le faire seuls. Ils ont besoin de groupes où vivre ensemble la recherche d’un bien commun, de lieux fraternels préfigurant la société plus humaine à laquelle ils aspirent.

5. La fête, outil du lien social. Comme le montre la mémoire de toutes les expériences porteuses de citoyenneté la fête est le propre de l’homme libre (par opposition aux « petits hommes tristes de la finance »). Avec la fête, l’expression artistique est essentielle pour vivre ensemble. L’émotion donne la vie et rend fécond le travail de la raison. Cela vaut pour l’importance de la fête, mais aussi pour le travail quotidien.

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Au sujet de Nathalie Dollé

Diplômée de l’École Supérieure de journalisme de Lille puis détentrice d’un Master « information et éthique des droits de l’homme », Nathalie a quitté le groupe France-Télévision après 20 ans de carrière pour se lancer dans des missions autour de la presse et de la communication, en France et à l’international. Essentiellement pour l’Union européenne.

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