On croyait provisoire et conjoncturelle la précarisation que la crise avait générée voici près de trente ans… On avait tort. Telle une épée de Damoclès pesant sur presque toutes les têtes, elle oblige chacun à «faire avec». Autant que faire se peut.

Article issu du magazine Sciences Humaines [Nº 168] – Février 2006

arton1904.jpgStagiaires, CDD, chômeurs de longue durée, travailleurs pauvres, intérimaires, vacataires, Rmistes, SDF…, autant de personnes qui vivent dans l’incertitude, contraintes de vivre au jour le jour. Or voilà déjà près de trente ans que la précarisation de notre société est pointée par les chercheurs. Mais si le constat est bien établi, l’analyse du phénomène, elle, a changé.

Des pauvres, des exclus, il y en a certes toujours eu, comme le montre l’historien André Gueslin (1). Mais l’échec de la croissance et de l’Etat providence a introduit une véritable rupture et la question sociale a pris un autre visage. Il y a trente ans, la pauvreté était tenue pour résiduelle, appelée dans une société d’opulence
à diminuer et disparaître peu à peu. Dans les années 1980, en pleine crise, le constat est tout autre et insiste sur l’exclusion de certaines franges de la population, liée à un contexte économique défavorable. Elle ne frappe plus seulement des cas sociaux ou des individus au bas de l’échelle sociale. Le cadre lui même, s’il perd son emploi, peut voir sa vie basculer.

De plus en plus de personnes ont alors besoin de l’aide publique et de diverses structures pour survivre. C’est du reste dans l’espoir de faire face à cette nouvelle pauvreté que le RMI a été mis en place en 1989 pour tenter de maintenir à flot une population fragile, sans parvenir à juguler le phénomène.

Les sociologues multiplient les analyses de la situation et font apparaître que la précarité, comme la pauvreté, est multidimensionnelle et se caractérise par un cumul de handicaps. Le rapport Belorgey la définit en 1987 comme « l’absence d’une ou plusieurs sécurités, notamment celle de l’emploi – ou, pourrait-on ajouter, la disposition d’un emploi ne procurant pas des ressources chroniquement suffisantes -, permettant aux personnes et aux familles d’assumer leurs obligations professionnelles, familiales ou sociales, et de jouir de leurs droits fondamentaux
(2).» La précarité a donc différents visages: la précarité de l’emploi, la précarité conjugale et familiale, la précarité du logement ou la précarité affective qui malheureusement vont souvent de pair.

Aujourd’hui, c’est l’opposition exclusion/inclusion qui apparaît contestable, car son manichéisme rend mal la complexité du réel. Car ce qui frappe, c’est précisément tout le dégradé de situations qui va d’une position professionnelle un peu précaire au cumul de presque tous les handicaps. Il y a bien sûr les mal-logés, avec la figure extrême du SDF vivant d’expédients, cherchant chaque jour un abri.

Mais il y a également l’attaché commercial en CDD qui ne sait pas ce qu’il fera dans six mois, l’intérimaire ballotté de mission en mission, la mère célibataire en sous-emploi qui boucle avec peine ses fins de mois, le jeune adulte qui fait stage sur stage sans parvenir à décrocher un premier emploi… De plus en plus rares sont les personnes à pouvoir se sentir définitivement à l’abri.

Et il ne suffit pas d’avoir un emploi pour être protégé. Une part importante des salariés en CDI vit dans la peur de se retrouver au chômage, et accepte des conditions de travail dégradées et des rémunérations insatisfaisantes (3). Et le cas des «travailleurs pauvres» montre que travailler ne suffit pas nécessairement pour échapper à l’insuffisance des revenus. Même si presque tous sont menacés, les disparités sont encore fortes. La précarité de l’emploi touche ainsi bien plus les ouvriers et les employés que les cadres, les femmes que les hommes, les immigrés que les nationaux…

Tactiques précaires

Le constat semble établi : la précarité n’est plus un phénomène simplement conjoncturel. Mais quels changements entraîne cette nouvelle configuration sociale ? La précarité de l’emploi a sans doute induit de nouveaux comportements par rapport au travail, que le sociologue Patrick Cingolani (4) appelle des pratiques ou des tactiques précaires. Le travail temporaire peut ainsi permettre à l’intérimaire de se faire un CV, d’éviter un certain type de subordination, de diversifier ses compétences (5).

Ces comportements peuvent marquer un autre rapport au travail: certains jeunes salariés ont ainsi un emploi insatisfaisant et précaire et mènent en parallèle une
activité esthétique, culturelle, ludique ou sportive dans laquelle ils s’épanouissent mais dont ils ne peuvent vivre.

C’est le cas aussi de certains «intellos précaires» qui acceptent des statuts dévalorisés et parfois des tâches ingrates pour pouvoir à côté s’adonner à des activités peu rémunératrices mais intellectuellement plus satisfaisantes.

Reste que la précarité peut rarement être considérée comme un véritable choix. C’est ce que note Dominique Glaymann à propos des intérimaires. Anne et Marine Rambach ont la même analyse concernant les intellectuels précaires: «Non, les intellos précaires n’ont pas choisi la précarité contre le salariat, la liberté contre la
contrainte. Ils ont appris à vivre autrement. A “faire avec” les offres de travail qui leur sont proposées (6).»

Evelyne Perrin fait un constat similaire pour les jeunes précaires qu’elle a suivis: ces emplois jeunes ou ces salariés de chez McDo ou Pizza Hut (7) vivent avec
difficulté des situations de travail qu’ils jugent insupportables et qu’ils n’ont pas vraiment choisies. Ils n’en sont pas moins actifs et cherchent à construire
des projets.

L’illusion du choix

S’il est donc absurde de tenter de réenchanter la précarité, l’analyse des pratiques et des tactiques mises en oeuvre a le mérite de montrer que les précaires restent des acteurs, même lorsqu’ils cumulent les handicaps et se retrouvent dans des situations particulièrement difficiles. C’est ce que met en évidence Julien Damon (8) à propos des sans domicile: «Etre SDF, ce n’est pas seulement avoir perdu son logement et se retrouver au plus bas de l’échelle sociale, c’est être confronté à des doutes sur son existence et sur son identité. (…) Les SDF restent néanmoins des acteurs. Se donner une contenance, sauver la face, maintenir sa dignité sont des activités qui demandent de l’énergie, des tactiques, des ressources.»

Le précaire ne doit pas seulement être appréhendé comme un être passif face à des contraintes qu’il subit: il se débat, il lutte, il agit et tente de se débrouiller dans un contexte difficile et un horizon limité.

Quelles sont les perspectives ? Sommes-nous entraînés vers une infernale et inéluctable spirale de la précarité ? Le retour à l’âge d’or des trente glorieuses (sans doute idéalisées) n’est probablement pas concevable. Mais la précarité et les souffrances qu’elle génère ne sont pas acceptables pour autant. Comme le note Robert Castel, face à la nouvelle configuration sociale, c’est sans doute le système de protections qu’il s’agit de repenser pour que discontinuité professionnelle et mobilité ne riment pas forcément avec précarité ou avec pauvreté.

(1) A. Gueslin, Les Gens de rien. Une histoire de la grande pauvreté dans la France du XXe siècle, Fayard, 2004.

(2) Rapport « Grande pauvreté et précarité économique
et sociale », avis du Conseil économique et social français du 11 février 1987.

(3) Voir S. Paugam, Le Salarié de la précarité, Puf, 2000.

(4) P. Cingolani, La Précarité, Puf, coll. « Que sais-je?», 2005.

(5) Voir D. Glaymann, La Vie en intérim, Fayard, 2005.

(6) A. et M. Rambach, Les Intellos précaires, Fayard, 2001.

(7) É. Perrin, Chômeurs et précaires au coeur de la question sociale, La Dispute, 2004.

(8) J. Damon, La Question SDF. Critique d’une action publique, Puf, 2002.

Chiffres-clés

9,7% : Le taux de chômage en France (au sens du Bureau international du travail – BIT) était de 9,7 % à la fin du mois d’octobre 2005. Le chômage au sens du BIT comptabilise les personnes qui sont à la fois sans travail, à la recherche d’un emploi et disponible pour travailler.

41,7% : c’est le pourcentage de chômeurs de longue durée (au chômage depuis un an ou plus). Ce pourcentage passe à 20,3% si l’on ne prend en compte que les personnes au chômage depuis plus de deux ans.




Sous-emploi

En 2004, 1,2million de personnes étaient en sous-emploi, autrement dit travaillaient contre leur volonté à temps partiel et souhaitaient travailler davantage. Le sous-emploi concerne particulièrement les emplois de nettoyage, de gardiennage, d’entretien ménager et plus généralement les emplois précaires. Il touche majoritairement les femmes (qui constituent du reste l’essentiel des salariés à temps partiel) et les jeunes. Il est également beaucoup plus fort chez ceux qui sont peu ou pas diplômés (les deux tiers des personnes en sousemploi ont un diplôme inférieur au bac) et chez les étrangers (7,6% de sous-emploi contre 4,7% pour les Français).

Source: Insee première, n° 1046, octobre 2005.

Mal-logés

D’après un rapport annuel de la fondation Abbé-Pierre de janvier 2005, près de 14% des Français seraient mal logés, soit 8,6 millions de personnes.

Quelques figures de la précarité

 Les stagiaires

En théorie, le stage désigne le séjour d’un étudiant dans une entreprise afin de compléter sa formation théorique par une formation pratique. Il ne donne pas lieu à un contrat de travail mais à une convention entre l’établissement d’enseignement et l’entreprise qui accueille le stagiaire. S’il n’a pas de salaire, il peut bénéficier d’une gratification, exonérée de charges sociales si elle n’excède pas 30% du smic.

La pratique du stage pour les jeunes étudiants s’est imposée peu à peu et est devenue un passage obligé. Mais, abusivement, de plus en plus d’entreprises préfèrent recruter des stagiaires, moins coûteux et corvéables à merci. Tant et si bien qu’il est de plus en plus difficile pour un étudiant en fin d’études de trouver un premier emploi et de sortir du cercle infernal des stages. Les difficultés des stagiaires sont depuis peu sous le feu des projecteurs grâce au mouvement social «Génération précaire».

 Les «intellos précaires»

Ils sont journalistes pigistes, chercheurs indépendants, postdoctorants travaillant en CDD dans un laboratoire de recherche, thésards chargés de cours dans une université, traducteurs vacataires, rewriters à temps partiel… Malgré leur haut voire très haut niveau de qualification, ils vivent souvent d’expédients, gérant en parallèle leur passion et des travaux plus alimentaires. C’est cet autre visage de la précarité que révèle Les Intellos précaires (Fayard, 2001), l’ouvrage d’Anne et Marine Rambach, elles mêmes intellos précaires…

 Les travailleurs pauvres

Contrairement à une idée reçue, les pauvres ne sont pas forcément sans emploi. La question des travailleurs pauvres, depuis longtemps présente aux Etats-Unis, ne s’est affirmée dans le débat public en France que dans les années 1990. On estime à 1,3 million les actifs pauvres en France si le seuil de pauvreté est fixé à 50% du niveau de vie médian, et à 2,5 millions si le seuil retenu est de 60%. La faible rémunération apparaît comme déterminante, mais également la situation familiale. Le travailleur pauvre peut tout aussi bien être un actif avec un revenu moyen mais qui a une famille nombreuse, qu’une personne ayant un emploi précaire alternant avec des périodes de chômage, ou un salarié à temps partiel dont le revenu est insuffisant…

 Les SDF

À l’entrée de chaque hiver, la lancinante question des «sans domicile fixe» revient. Mais combien sont-ils ? Une enquête menée par l’Insee en janvier 2001 faisait état de 63 500 adultes, accompagnés de 16 000 enfants, ayant dormi dans des abris de fortune ou dans des centres d’hébergement, auxquels il faut ajouter 6 500 étrangers logés dans des structures d’accueil pour demandeurs d’asile ou des centres de transit. Soit 86000 personnes. Mais ces chiffres ne constituent qu’une estimation basse, car elle ne prend pas en compte les SDF qui n’ont pas eu recours aux services d’aide, qu’il s’agisse des centres d’accueil ou de la distribution de repas chauds. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les SDF ne sont pas coupés de l’emploi. Toujours selon l’Insee, en janvier 2001, 30% travaillaient et 36% étaient à la recherche d’un emploi. Seuls 23% d’entre eux perçoivent le RMI.

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