Cela fait exactement dix ans que les accords de Dayton, pour mettre fin à la guerre en Bosnie-Herzégovine (B&H) ont été signés, confirmant les conquêtes des agresseurs de la Bosnie. Cela fait également dix ans, et un peu plus, que les massacres de Srebrenica en juillet 95 ont été commis. Il est urgent aujourd’hui de sortir de l’impasse de Dayton et d’exiger l’arrestation immédiate des criminels de guerre Karadzic et Mladic qui courent toujours.

Yan de Kerorguen est secrétaire de Place-Publique et auteur de « En nous les futurs morts grandissent » aux Editions du Toit.

10 ans et la Bosnie-Herzégovine de Dayton reste prisonnière d’une sorte de cessez-le feu interminable qui ne lui permet pas d’avoir son identité propre. Aucune institution ne fonctionne, l’économie ne peut démarrer, le chômage s’élève à 40%, 1/5ème de la population vit sous le seuil de pauvreté, le marché est contrôlé par des réseaux mafieux. Comment fabriquer cet état de droit que réclament les citoyens bosniaques et qu’exige l’Union européenne quand le mandat fixé par Dayton entérine la division entre communautés ?

10 ans et les principaux criminels de guerre, Mladic et Karadzic, courent toujours, malgré les efforts inlassables de la procureur du Tribunal Pénal international, Carla del Ponte, pour obtenir leur arrestation. Mais ni les Serbes, ni les gouvernements occidentaux ne semblent pressés de lui apporter le soutien nécessaire. Pourtant, rappelons-nous : Srebrenica, enclave bosniaque décrétée zone de sécurité et placée sous la protection de l’ONU, livrée à la milice serbe le 11 juillet 1995. Conséquence : plus de 8000 personnes massacrées et 20 000 morts indirectes.

Une fenêtre est entrebaillée avec l’ouverture, lundi 21 novembre, des négociations sur un Accord de stabilisation et d’association avec l’Union européenne. Le calendrier coïncide avec la date anniversaire de la signature de Dayton. Il n’est que temps ! Le Commission des affaires étrangères du Parlement européen s’est déjà déclarée, le 17 février 2005, en faveur d’une révision de la constitution de la B&H. A son tour, le Conseil de l’Europe a condamné ce texte de Dayton jugé inefficace et non fiable.

De leur côté, les forces démocratiques en B&H ne cessent de répéter qu’elles ont besoin d’un partenariat pour entreprendre les réformes. Pas d’un protectorat uniquement guidé par des principes sécuritaires. Il est essentiel que les sociétés civiles jusqu’ici écartées des initiatives puissent jouer leur rôle. L’UE doit donc rapidement leur permettre de sortir de cette impasse.

Le chantier ne sera pas facile. Aujourd’hui « devenir européen est complexe » disait récemment lors d’un colloque organisé par l’association Confrontations, le général Divjak, héros de la défense de Sarajevo pendant le siège. Le vote français contre la constitution, puis le vote hollandais ont compromis l’espoir d’arriver plus rapidement à l’Europe politique qui fait défaut. Force est de constater que ce n’est pas l’esprit de l’élargissement qui prédomine aujourd’hui mais celui du repli. Les accords de Dayton relevant de la responsabilité de la communauté internationale, il faudrait donc que l’Europe pèse d’un poids politique considérable au sein du Peace Implementation Council. L’enjeu n’est pas simple.

Le plus difficile sera sans doute de combattre l’indifférence et l’oubli qui s’est installé à propos des Balkans. Ce travail sur l’opinion est capital. Particulièrement dans notre pays. Aujourd’hui, le révisionnisme tient le haut du pavé. Comme si Srebrenica était un mauvais rêve, un évènement tellement incroyable que beaucoup n’ont pas voulu y croire ou alors oublier.

Au début de la guerre en ex-Yougoslavien c’était pareil, on n’a pas voulu y croire. On se souvient en 1991, au début de l’attaque contre la Croatie, rares étaient ceux qui désignaient l’agresseur. On a préféré ne pas voir. Le mythe des frères ennemis était commode et puis le Quai d’Orsay préférait préserver une puissance régionale « stable » fut-elle dictatoriale, la Serbie, plutôt que soutenir des petites républiques agressées, sources de soucis et d’incertitude.

Quand les armées serbes ont commencé la guerre contre les civils pour purifier le paysage et créer la grande Serbie, il semblait si incroyable qu’une armée s’en prenne à des populations qu’on a préféré invoquer le principe d’équivalence.

Croates, Serbes, Bosniaques, tous les mêmes, des tribus, qui s’embrassent et qui se tuent. Mieux vaut ne pas mettre notre nez dans leurs affaires. Ce discours commode des torts partagés a donné des ailes à une forme de révisionnisme délétère qui aujourd’hui excuse ce peuple serbe autrefois ami de la France. Les victimes sont devenues coupables. Les Musulmans des terroristes. Belgrade une ville martyre (après les dégâts matériels causés par les quelques bombardements américains lors du Kosovo). Même le Tribunal Pénal International est devenu suspect.

Nous ne pouvons accepter ni l’infamie, ni l’indifférence, ni l’oubli. 200 000 morts, des centaines de milliers de réfugiés, un pays dévasté, sans compter les dommages psychologiques et les handicaps à vie. Il est facile de le prouver. Les dossiers sont ouverts. Le génocide de Srebrenica était annoncé, et la communauté internationale n’a pas bronché. Les faits sont établis comme le démontre avec précision Sylvie Matton dans son précieux livre « Srebrenica, un génocide annoncé ». Les témoignages, les preuves matérielles, même les responsables politiques de l’époque qui déniaient les massacres reconnaissent qu’ils savaient, que tout le monde savait.

Aussi bien est-il nécessaire de se remobiliser pour la Bosnie, et finalement pour l’Europe. L’œuvre de justice est sans doute la meilleure pédagogie pour y arriver. Le TPI, créé en 1993 par le Conseil de sécurité pour habiller la diplomatie et servir d’alibi a réussi, grâce à l’opiniâtreté de ses juges, à prendre son indépendance et à devenir un réel outil pour faire émerger la vérité. Il faut plus que jamais soutenir son travail, d’autant que son mandat provisoire est de courte durée.

Sans le dégel de Dayton et sans l’arrestation des responsables de Srebrenica, il sera difficile à la Bosnie Herzégovine de faire son deuil, et aux victimes survivantes de refaire leur vie. Sans notre volonté résolue de faire acte de solidarité économique et de justice, la Bosnie Herzégovine restera condamnée à sa solitude balkanique. Et tandis que les Bosniaques peineront à faire leur deuil, nous autres, européens de l’Union, nous enfoncerons dans la mélancolie, battant notre coulpe dans le camp de la honte.

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Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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