Lichtenberg : quartier de Berlin. Depuis quelques mois, un budget participatif se met en place non sans une réflexion mûrie et une méthodologie pointilleuse. Histoire d’un succès qui pourrait en inspirer d’autres…

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L’Allemagne est en pleine période de restriction budgétaire, Berlin encore davantage. Avec moins d’argent, il est donc devenu nécessaire de réduire les services à la population tout en les rendant plus pertinents et plus efficaces, l’occasion de tenter de nouer de nouvelles relations entre politiques, habitants et administration : « Nous sommes de fait tous dans la même galère et le salut ne viendra que de l’entraide mutuelle. En ces temps difficiles, il faut redonner à chaque membre du corps social sa place et sa responsabilité », explique Ernst-Ulrich Reich, consultant « conseils et réformes » pour la mairie de Lichtenberg.

Un « quartier » de Berlin tente donc le budget municipal participatif, une première nationale à cette échelle, 250 000 habitants. L’évaluation positive de cette expérience longuement mûrie et très cadrée pourrait inspirer d’autres quartiers de la capitale, d’autres grandes villes allemandes… Et, pourquoi pas, nos cités françaises. A méditer !

Besoin de consensus

Depuis la chute du mur, Lichtenberg est resté solidement ancré à l’Est. Aujourd’hui encore, il garde une mauvaise image. Et pour cause, le quartier a pendant longtemps accueilli le siège de la Stasi (police secrète de la République Démocratique Allemande). Les ex-communistes (PDS) sont au pouvoir depuis 1989. L’urbanisme est pour le moins hétéroclite, les derniers grands ensembles ont été bâclés jusqu’en 1988. Le cadre à la nature conviviale et aux immenses artères demeure soigné ; les habitants vieillissants se sont peu renouvelés : dans certains ilôts, la moitié d’entre eux a plus de 55 ans et vit à Lichtenberg depuis 20 ans. De profonds conflits de générations les opposent aux plus jeunes.

Issue de la « société civile », Christina Emmrich dirige la municipalité de Lichtenberg depuis plus de 3 ans. Elle a choisi de monter un comité de pilotage pour le budget participatif dans lequel toutes les fractions politiques sont représentées à égalité. Chacun possède donc deux voix, le PDS majoritaire y compris : « même si cette option n’était pas évidente pour mon parti, il fallait que je la fasse accepter. Dans la mesure où nous voulons établir un pont avec tous les citoyens, je ne peux pas me permettre de rester en position de force. Nous n’avons pas besoin d’alliance, nous avons besoin de consensus. »

Les prochaines élections municipales sont prévues pour 2006. Manfred Becker, responsable socialiste (SPD) de la « commission budget » au parlement de quartier, confie : « Le PDS est bien à l’origine de la mise en place du budget participatif, mais nous fonctionnons maintenant ensemble, alors je pense ou du moins j’espère que tous les partis vont à terme tirer avantage de ce choix politique. »

Une méthodologie réfléchie

La mise en place du budget participatif a été décidée dans un contexte bien déterminé. D’abord, les dépenses devaient être réduites de façon drastique. L’administration, de son côté, était engagée dans un processus profond de modernisation et de transparence : « A Lichtenberg, l’administration a tout à gagner. Elle prend de l’autonomie par rapport au politique et elle pacifie ses relations avec les usagers », constate Ernst-Ulrich Reich. Enfin, la participation et l’intérêt des citoyens pour la chose politique s’érodaient. « Nous possédons de nombreux outils de concertation et de participation, mais aucun n’a jamais atteint cette échelle globale, cet engagement pour l’avenir et l’ensemble de la communauté que nous formons », poursuit Christina Emmrich.

Et c’est bien parce que l’enjeu est de taille que le projet est ambitieux. Ainsi, Lichtenberg dépasse le cadre général parcellaire des budgets participatifs tels qu’ils sont généralement conçus. Il est, par exemple, demandé aux habitants de se prononcer très clairement sur les services ou les équipements qu’il faut maintenir en priorité mais aussi sur ceux qu’il faut abandonner, faute de moyens.

La méthode débute par un gros effort d’information sur l’utilisation des finances de la ville, l’occasion de passer d’un document illisible de 5 000 pages (et selon les responsables politiques eux-mêmes « difficilement compréhensible ») à une brochure grand public. Le prétexte du budget participatif a également permis d’accélérer la réforme imposée par Berlin qui réclame un traitement rationnel des services municipaux en établissant leurs coûts réels. Lichtenberg peut désormais afficher le montant exact de l’entretien d’un mètre carré de pelouse ou celui d’une heure de leçon à l’école municipale de musique.

Des réunions sont ensuite organisées à l’intérieur même des différents arrondissements de Lichtenberg et un site Internet a été ouvert. Jusque-là, c’est la population identifiée (déjà active) qui est consultée. Pour atteindre l’ensemble des habitants, il a été décidé l’envoi aléatoire de 10 000 questionnaires portant sur la vie à Lichtenberg, l’utilisation et la fréquentation des services municipaux, les faiblesses du quartier, le prioritaire et le superflu… Pour répondre aux questions, les habitants sont aidés par un système de permanence et de suivi téléphonique. Un tirage au sort dotera même un chanceux d’un prix original : un déjeuner en tête à tête avec la maire de Lichtenberg…

1500 questionnaires ont été analysés et présentés dans une grande réunion publique le 24 septembre. La municipalité voulait toucher les silencieux, le pari est réussi puisque 75% reconnaît « ne pas être impliqué dans la vie du quartier ».

Première surprise, l’image « extérieure de Lichtenberg » ne correspond pas du tout à la perception de ses habitants : 90% d’entre eux se déclarent « très contents » ou « contents » d’habiter à Lichtenberg.

Deuxième surprise : les habitants, plutôt frileux et conservateurs, se retrouvent finalement dans une dynamique ouverte et constructive. Leurs priorités : « Agir en direction des jeunes » et « en faveur de la santé ». Par ailleurs, 40% des personnes sont prêtes à se laisser convaincre de s’engager dans la vie du quartier, essentiellement dans les espaces verts. Un gros potentiel à travailler. Enfin, les deux tiers des personnes se déclarent « très favorables » ou « favorables » au budget participatif.

Une fois la totalité des questionnaires analysés, un comité mixte (techniciens, habitants et modérateurs) déterminera la faisabilité de 120 propositions qui entrent dans les domaines de compétence de la mairie : loisirs, formation, jeunes, espaces verts, santé…

Les habitants seront ensuite à nouveau consultés, par questionnaires postaux, Internet et réunions afin de « fixer les priorités ». La municipalité s’est engagée, par contrat signé, à traiter les 20 premières. Le processus sera achevé pour janvier 2006.

Renouveler les rapports politiques

Pour mettre en œuvre ce projet, la municipalité a fait de gros efforts financiers (110 000 euros sur trois ans). Un organisme scientifique indépendant de l’Université de Speyer en évalue toutes les étapes et il est d’ores et déjà acquis que les investissements de Lichtenberg seront soumis l’année prochaine au budget participatif.

On peut se dire qu’autant d’énergie et d’argent pour participer à l’élaboration d’un budget de 35 millions d’euros (seulement 8 % du budget global de la ville) rend l’objectif presque dérisoire. Ernst-Ulrich Reich en convient : « cette expérience est un petit pas…, mais c’est énorme de commencer à se mettre en mouvement. »

Tous les partenaires semblent d’accord sur le fait que dans le fond, la démarche est plus importante que les réalisations concrètes. En donnant aux habitants les moyens d’exprimer à la fois leurs préoccupations et leurs propositions, la dynamique est bien transcendantale, sans leurrer ces derniers sur leur nouveau pouvoir : « Il ne faut pas déraper parce que la frontière entre la démocratie et la démagogie est ténue. C’est la raison pour laquelle il ne faut pas soumettre l’ensemble des choix politiques à la participation directe des habitants. Par exemple, un courant populiste pourrait facilement pousser à supprimer des aides sociales », explique Christina Emmrich.

Si cette expérience reste modeste dans ses applications visibles, elle peut déclencher à moyen terme un changement de pratiques et de mentalités vers un renouvellement du jeu démocratique : « Avec ce budget participatif, nous acceptons de perdre un peu de notre pouvoir. C’est aussi une culture de l’élu qu’il faut faire évoluer », constate Christina Emmrich. L’enjeu est donc bien la redéfinition d’un contrat social entre la politique, l’administration et les citoyens. Dépasser la simple addition des intérêts particuliers pour aboutir à l’ébauche d’un intérêt collectif, et c’est toute une dynamique de société qui repart…


Les budgets participatifs municipaux en Europe

Il est extrêmement difficile de s’accorder sur une définition précise du « budget municipal participatif » dont les normes et les méthodes n’ont pas encore été codifiées.

Quelques critères basiques ont cependant été retenus par le centre franco-allemand Marc Bloch à Berlin qui mène une étude sur une vingtaine de villes européennes.

Un budget participatif doit :



 toucher aux finances publiques et s’appliquer à l’ensemble de la ville ;

 se répéter sur plusieurs années ;

 induire de véritables échanges ;

 nécessiter un retour vers les habitants.

Carsten Herzberg, politologue au centre Marc-Bloch, constate : « Dans les pays latins, le projet de budget participatif est très politisé, il est systématiquement revendiqué comme une initiative de gauche. En Allemagne, jusqu’à maintenant, il se met en place hors du cadre politicien et dépend avant tout de la volonté d’un maire. »

Sites :

 www.buergerhaushalt-europa.de

 www.buergerhaushalt-lichtenberg.de

A suivre…

Place-publique se fera l’écho des avancées du projet en revenant à partir du mois de janvier sur les 20 propositions prioritaires des habitants qui seront traitées par la mairie.

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Au sujet de Nathalie Dollé

Diplômée de l’École Supérieure de journalisme de Lille puis détentrice d’un Master « information et éthique des droits de l’homme », Nathalie a quitté le groupe France-Télévision après 20 ans de carrière pour se lancer dans des missions autour de la presse et de la communication, en France et à l’international. Essentiellement pour l’Union européenne.

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