Stop précarité est né en soutien à des grèves menées par des salariés précaires de MacDo, Pizza Hut, etc. Le réseau devenu association organise des cours gratuits de droit du travail, des débats et a en projet d’ouvrir une boutique des salariés. Gros plan sur une initiative citoyenne qui dérange les syndicats.

« Pourquoi les délégués du personnel de mon entreprise sont-ils vendus au patronat ? », « Quel est le champ d’intervention des délégués syndicaux ? », « La constitution européenne va-t-elle influer sur le droit syndical national ? »… Nous sommes à la Bourse du travail à Paris un lundi soir, au mois d’avril. Dans une salle, portant le nom de « Léon Jouhaux » (1), une cinquantaine de personnes écoutent avec grande attention le cours de droit du travail que dispensent Marie Thérèse, ancienne inspectrice du travail à la retraite et Judith, avocate spécialisée en droit social, « côté salariés », précise-t-elle d’emblée.

Car, avant de faire ce choix, Judith a défendu « le camp adverse »: « Quand on travaille pour une entreprise, on défend un système et ça ne m’a pas plu. Quand on est l’avocat d’un salarié, ou même d’un criminel, c’est un individu que l’on défend. Je dispense ces cours par convictions, par plaisir et aussi parce que ça m’oblige à me tenir à jour. Accessoirement, ça peut m’apporter des clients », ajoute-t-elle.

De fait, la salle est remplie de salariés venus acquérir un savoir minimum en droit du travail. « La plupart ont entre 25 et 35 ans, sont peu syndiqués (quand ils le sont, c’est à SUD ou à la CGT) ou se méfient de leur syndicat d’entreprise et veulent connaître leurs droits face au patronat. Beaucoup sont surdiplômés et en galère depuis plusieurs années », résume Marie-Thérèse.

Combattre la précarité

Ses cours de droit du travail sont à l’initiative de Stop précarité, un réseau né à la suite des grèves de salariés précaires de MacDo, Pizza Hut, etc. à partir de 2001. Le réseau a d’abord regroupé des salariés des grandes chaînes de commerce, militants syndicaux, CGT et SUD notamment. Mais, c’est de leur rencontre avec des associations de type ATTAC, AC ! ou AARRG que naît l’idée de réseau. L’association verra officiellement le jour en avril 2004 et compte aujourd’hui une quarantaine d’adhérents.

Son credo : dénoncer la précarisation montante de la condition des salariés à travers des débats, des soutiens aux salariés en grève, mais aussi des actions symboliques telles que le dépôt de gerbe au précaire inconnu sous l’Arc de triomphe, un défilé de mode des travailleurs précaires aux Beaux-Arts, etc. « Ce qui est nouveau, c’est que nous avons reçu le soutien de plusieurs syndicats, mais aussi de chercheurs et de militants de base. Nous touchons également des secteurs divers : les centres d’appel, le nettoyage, le commerce », explique Bernard Hasquenoph, l’un des adhérents de Stop précarité. « Notre réseau a une forme souple, ce sont les conflits qui le font vivre ; nous ne voulons pas recréer une grosse bureaucratie, tendance que nous dénonçons dans nos fédérations », précise-t-il.

Des cours de droit du travail

bourse_du_travail-reduite.jpgDepuis novembre 2003, Stop précarité, en partenariat avec le groupe des 10, organise également des cours gratuits de droit du travail. Chaque premier lundi du mois, un nouveau thème est abordé : le droit de grève, discrimination et harcèlement, etc. Le choix n’est pas anodin, les sujets sont choisis en fonction des demandes du public.

Le thème de cette soirée d’avril porte sur les syndicats. Les deux professeurs bénévoles abordent l’histoire du mouvement syndical ainsi que le droit syndical en France et ses acteurs. « Moi, je fais dans le droit positif et Judith dans la jurisprudence ; on se complète bien », affirme Marie-Thérèse, qui confie prendre beaucoup de plaisir à dispenser ses cours depuis plus d’un an et demi. Et de préciser : « Les salariés sont dépossédés de la compréhension de leur propre situation professionnelle. Le droit du travail est devenu obèse. De surcroît, les lois en la matière ne durent jamais très longtemps ».

Face à ce constat, le discours des intervenants est clair : syndiquez-vous (2)! « Il y a un lien entre les acquis et la force syndicale », martèle Marie-Thérèse sans pour autant faire de prosélytisme pour une centrale ou une autre. Judith enfonce le clou : « les nouvelles lois sur le dialogue social doivent nous faire réfléchir sur l’investissement syndical des salariés et sur leur présence lors des négociations ». Et Bernard d’ajouter « si vous voulez que ça change, c’est collectivement que vous y parviendrez ».

Pour autant, la réaction des syndicats à ce type d’actions est plus qu’ambivalente. « On s’attire l’inimitié des syndicats quoi que l’on fasse ; on les dérange car ils considèrent que l’on marche sur leurs plates-bandes. Ils n’arrivent pas à attirer des gens, nous si. Et on dispense gratuitement – dans un syndicat, il faut payer pour avoir des renseignements – des informations sur le droit du travail, ce qu’ils ne font pas. Même les délégués syndicaux n’ont pas droit à des formations », s’insurge Bernard. Abdel Mabrouki, président de Stop précarité, va plus loin. « On critique nos bureaucraties internes. Normal, je fais partie de ceux qui pensent que les syndicats doivent être changés de l’intérieur. » Et Bernard d’avouer son incompréhension : « nous sommes pourtant un outil de resyndicalisation et nous sommes issus du mouvement syndical. Notre action s’arrête aux portes des entreprises ; pour agir à l’intérieur, pas d’autres solutions que de faire appel aux syndicats ».

Du côté des syndicats, on avance plusieurs arguments liés au lieu où ses cours se tiennent mais aussi à la légitimité des organisateurs. « La bourse du travail appartient au mouvement syndical représentatif parisien, pas au monde associatif, défend Edgar Frisson, secrétaire général de la Bourse du travail, s’exprimant au nom de l’ensemble des sept confédérations. Quant aux cours, qui est mieux placé que les syndicats pour évoquer les problèmes ayant trait au travail. A chacun son rôle. »

A noter que titillées par les initiatives de Stop précarité, les confédérations s’interrogent sur l’éventualité de dispenser à leur tour des consultations gratuites en droit du travail.

Boutique de salariés

Malgré ses conflits larvés avec les syndicats, Stop précarité ne compte pas s’arrêter là. Son projet phare : l’ouverture d’une boutique de salariés à Paris. Le réseau a constitué un comité de parrainage afin de s’assurer un soutien institutionnel. « Les salariés peinent à trouver le chemin des services, structures et organismes qui, pourtant nombreux, pourraient leur venir en aide, par méfiance ou simple ignorance de leurs véritables fonctionnements et missions », explique Bernard. D’où le projet de centraliser en un même lieu un espace de documentation sur les droits des salariés, des permanences, des cours d’initiation au droit du travail, des groupes de parole thématiques, un atelier-théâtre, etc. « La Boutique se veut avant tout un levier pour rompre l’isolement dans lequel sont plongés nombre de salariés », résume Bernard.

A ce jour, la boutique est toujours en projet mais les négociations se poursuivent avec les pouvoirs publics pour recueillir les fonds nécessaires à son ouverture. En attendant, Stop précarité déploie ses activités et sa communication. L’association a sorti le numéro zéro de son journal – No Prék’r – qui relaie notamment des témoignages de salariés. La ligne éditoriale tient en une phrase : « No Prék’r se veut un lien entre les précaires, pour faire connaître leurs vécus, leurs révoltes, pour amplifier leur cri, pour faire entendre leurs propositions ».

(1) Léon Jouhaux (1879-1954) fut secrétaire général de la Confédération générale du travail pendant 38 ans de 1909 à 1947

(2) Une moyenne de 8,2% de salariés étaient syndiqués en France en 2003 (15% dans le secteur public pour 5,2% dans le secteur privé), soit deux fois moins qu’il y a 25 ans selon une étude du ministère de l’Emploi confiée à la DARES (« Mythes et réalités de la syndicalisation en France », octobre 2004).

Contacts :

Site : www.stop-precarite.org

Mail : stopprecarite@yahoo.fr

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Au sujet de Anne Dhoquois

Anne Dhoquois est journaliste indépendante, spécialisée dans les sujets "société". Elle travaille aussi bien en presse magazine que dans le domaine de l'édition (elle est l'auteur de plusieurs livres sur la banlieue, l'emploi des jeunes, la démocratie participative). Elle fut rédactrice en chef du site Internet Place Publique durant onze ans et assure aujourd'hui la coordination éditoriale de la plateforme web Banlieues Créatives.

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