Ce matin de juin, la salle des fêtes de la mairie du Xè s’apprête à recevoir les riverains pour le petit déjeuner inaugural du Forum de la démocratie. Les organisateurs espéraient au minimum une centaine de participants comme lors des précédents forums. L’assemblée reste désespérément clairsemée et seule une trentaine de personnes, dont une petite dizaine de riverains ou de curieux, sont venues partager café-croissants. Masrar Bouchaïb, président marocain du réseau des ONG sans frontières en visite en France, a appris l’existence de la manifestation en surfant sur Internet : « Je suis venu prendre la température de la démocratie française, m’inspirer de votre gestion de la démocratie participative. Au Maroc, 90 % des projets sont réalisés par des associations, surtout dans le monde rural et du développement social. »

Après un point du maire Tony Dreyfus sur son engagement à développer la démocratie participative, « car elle est essentielle si nous ne voulons pas rester les membres d’un polit-bureau», direction l’un des quatre ateliers de travail et de concertation préparés par des animateurs des conseils de quartier (CQ). Le public (étudiants, sociologue, riverains) a le choix entre élargissement de la participation, place dans le processus de décision, principes et fonctionnement des comités de quartier ou lien entre les instances (CICA , conseil de quartier et conseil de la jeunesse).

Dans les quatre ateliers, le constat est le même : la désaffection du public, le manque d’engouement pour une instance démocratique ouverte à tous, la difficulté de susciter des vocations d’animateur. Les habitants auraient-ils trop d’incertitudes quant au poids réel de leur concertation? Loïc Blondiaux, sociologue, membre de l’Observatoire de la démocratie locale avance : « Si les gens ne viennent pas, c’est parce qu’ils ont l’impression qu’il n’y a pas d’enjeu réel. Une réunion peut-elle être pensée sans horizon d’action? »

Pour lui, il faut comprendre que l’« on met les citoyens ordinaires dans des positions impossibles à tenir : quand ils parlent trop fort, on les fait taire, on leur reproche d’être trop compétents; quand ils ne disent rien, on leur reproche de ne pas participer. Il y a un déficit d’imagination dans la manière de faire participer. »

Savoir communiquer

A l’atelier « principe et fonctionnement », un animateur du CQ de la Grange aux Belles parle de l’importance de « laisser dire n’importe quoi. C’est indispensable de laisser parler, il faut un sens de l’écoute. Et puis surtout, enchaîne-t-il, on manque de com’ pour informer sur les actions et l’importance des conseils. Peut-être faut-il travailler avec des pro de la com ?»

S’ensuit un grand débat sur la professionnalisation de ces CQ. Faut-il former les animateurs des comités au risque de « se professionnaliser, alors que déjà les réunions sont devenues trop techniques? »

Autour de la table, un couple d’habitants, monsieur ancien professeur d’université et madame psychanalyste, attirent l’attention sur l’impression de « frustration » que peut sentir un nouveau venu lors de ces réunions, le sentiment qu’il peut avoir de ne pas trouver sa place. « Il faudrait plus de démocratie ». « Les CQ sont trop souvent perçus comme des lieux institutionnels et non pas comme des lieux ouverts », confirme Jimmy Schuman, responsable depuis plusieurs années du CQ de Château d’eau Lancry.

Un habitant du quartier, architecte, qui tente d’intervenir depuis le début de la séance, demande pourquoi on ne prend jamais en compte ses propositions de projet et voudrait savoir « quelles sont vos capacités à acheminer les idées et propositions des gens ? » On lui indique de se rendre plutôt à l’atelier Place dans le processus de décision, au bout du couloir.

Là, des animateurs de CQ et une élue-observateur examinent le résultat des concertations sur les travaux réalisés dans le quartier et concluent à l’importance d’avoir « les mêmes informations que les élus » ainsi qu’une participation dans la mise en place des budgets. Charlotte Nenner, adjointe au maire déléguée à la voirie et observateur de CQ ne conçoit « plus de pouvoir entamer des travaux dans une rue sans discussion préalable avec le conseil de quartier. Il peut y avoir directement une prise en charge des habitants de la cité. Les gens ont un certain pouvoir sur leur quotidien». La riveraine présente se félicite du « travail que l’on a fait en quatre ans, c’est fantastique. »

Un laboratoire ouvert

De retour dans la salle des fêtes après une matinée studieuse, une habitante d’origine allemande s’interroge sur la pertinence des CQ alors qu’existent des dizaines d’associations beaucoup plus ciblées sur des problématiques précises. « La problématique n’a rien à voir, le CQ excerce une sorte de lobby, alors que le « faire » est plus dans les associations », lui répond un élu. « Des CQ, on passe aux associations, une fois que le problème est cerné », reprend Jimmy Schuman, mais nous devons optimiser ce qui existe et avoir plus de rapports avec les associations. »

« Le Xe arrondissement est un peu un laboratoire. C’est l’expérience que j’ai pu observer à Paris qui a été le plus loin, confirme Loïc Blondiaux, sociologue. Ailleurs, on assiste souvent à un verrouillage, un contrôle beaucoup plus fort des élus sur les CQ. Ici une grande latitude d’action a été donnée par les adjoints au maire. Il n’y a pas d’appui juridique pour les CQ. Si les élus communiquent les CQ sont vivants , s‘ils ne communiquent pas, ils ne font pas vivre les Conseils. » Le maire reprend la balle au bond pour confirmer que même si les « CQ sont indispensables à notre information,on ne peut quand même pas leur demander de décider d’un budget ».

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