Depuis quelques années, le cinéma semble avoir redécouvert le monde social, et les questions qui le préoccupent en tout premier lieu : l’injustice, la misère, la domination des multinationales dans le commerce mondial, etc. En retour, l’intérêt du public pour ce nouveau cinéma engagé va croissant. En témoigne la multiplication des festivals créés ces dernières années en vue d’accompagner les mouvements associatifs, syndicaux, politiques dans la ré-appropriation de la chose publique. Tour d’horizon.










A Paris, aux premiers jours du printemps (1), deux festivals vont se suivre et œuvrer, chacun à sa manière, à la diffusion de films qui ont pour trait commun un engagement certain dans la cité.

Le festival international du film des droits de l’homme, organisé par l’association Alliance ciné, vise à présenter un panorama de films récents ayant pour thème les droits de l’homme, incluant les droits économiques, sociaux et culturels. L’intérêt du public pour ces questions connaît un développement constant puisqu’une vingtaine de manifestations similaires existent à travers le monde et totalisent déjà plus de 120 000 entrées chaque année.

Autre signe de ce développement, un rendez-vous mensuel devrait voir le jour à partir du mois de mai 2005 au cinéma Action Christine avec la projection d’un documentaire dédié à ces thématiques (solidarité internationale, droits de l’homme, développement durable), suivie d’un débat en présence du réalisateur.

Comme le festival des droits de l’homme qui le précède, le festival Images mouvementées, organisé par le comité local Attac Paris Nord-Ouest, fêtera cette année son 3ème anniversaire. La fabrique de l’exclusion est le thème choisi pour cette édition, l’occasion, soulignent les organisateurs, de « démonter les mécanismes produisant les laissés-pour-compte de la société, mais aussi plus généralement d’aborder la question du regard que l’on porte sur les exclus ».

Aux programmes de ces deux manifestations, des films, documentaires, fictions, animations, courts et longs, et des débats, sur les sujets abordés par les films, avec les cinéastes et des intervenants du monde associatif, des chercheurs, des journalistes, des militants. Trois semaines de projections, festives et réflexives, sur les misères du présent, les richesses du possible pour reprendre le beau titre du livre d’André Gorz.

Brésil, Algérie…

Petit tour d’horizon de quelques films, certains classiques, d’autres récents, qui méritent toute notre attention. Le Brésil pour commencer, avec deux très beaux films d’Andréa Santana et Jean-Pierre Duret, Romances de terre et d’eau (2002) et Le Rêve de Sao Paulo (2004).

Les deux films ont pour sujet le Nordeste et ses habitants, paysans sans terre pour la plupart, leurs dures conditions de vie, leur culture. Mais alors que le premier s’attelle à représenter ce vaste territoire aride et très pauvre, le second suit le parcours des nordestins vers Sao Paulo, entre attraction forcée par les mouvements économiques et espoir d’une vie meilleure, que seule la grande ville semble leur promettre.

L’Algérie ensuite, avec deux films qui brossent les portraits de personnes qui ont été acteurs et témoins de l’histoire douloureuse de ce pays et de ses relations avec la France. Raphaël Pillosio, dans Algérie, d’autres regards (2004), a retrouvé les cinéastes français (René Vautier, Yann Le Masson, Pierre Clément) qui, pendant la guerre d’Algérie, ont bravé la censure en s’engageant pour l’Algérie indépendante. Ils racontent ainsi leur engagement, la censure, les conditions dans lesquelles ils ont réalisé leurs films.

Saint-Chamond, dans la banlieue lyonnaise, a été tout au long du 20ème siècle une terre d’exil pour les immigrés algériens. Dans L’Exil et le royaume (2004), les réalisateurs Sara Millot et Julien Gourbeix ont rencontré les habitants de cette colline, enfants d’immigrés. Ils témoignent de leur double culture, du rôle qu’a joué le militantisme dans leur vie, mais aussi du silence des parents, qu’ils doivent combler par un engagement, l’écriture, la danse… pour « passer de l’autre côté » irrémédiablement.

Parmi les autres films programmés au festival des droits de l’homme, citons encore Closed District (2004) du belge Pierre-Yves Vandeweerd, qui livre une réflexion sur sa place de cinéaste filmant le conflit du Sud-Soudan. La Raison du plus fort (2003) de Patric Jean qui, de Bruxelles à Marseille, s’intéresse au processus qui vise à combattre les pauvres plutôt que la pauvreté. Dans son livre Les Prisons de la misère, le sociologue Loïc Wacquant parle à ce sujet de criminalisation de la misère.

La fabrique de l’exclusion

Parmi les bonnes nouvelles de cette édition d’Images mouvementées, remarquons une plus grande place accordée aux « classiques », ces films qui ont marqué l’histoire du cinéma. L’occasion de voir ou revoir Misère au Borinage (1933) de Henri Storck et Joris Ivens, L’Amour existe (1961) de Maurice Pialat, L’Île aux fleurs (1989) de Jorge Furtado, Les Glaneurs et la glaneuse (2000) d’Agnès Varda…

Evoquons, encore, ces films qui réussissent à rendre visibles les lieux invisibles, ces frontières, ces points où le monde fait sécession, entre, d’un côté, ceux qui font partie de la société, les opulents, et, de l’autre, ceux qui en sont exclus. Christophe Otzenberger a enquêté en 1997, en (se) posant une seule question : comment réagit-on à la misère de la rue, à ces personnes qui mendient, ces sans-toit que l’on croise quotidiennement ? Comment peut-on continuer à accepter de vivre à côté de cette misère révoltante ?

Fragments sur la misère (1998) est un film réalisé principalement dans la rue. Le réalisateur a donné la parole à ces personnes qui se sont retrouvées du jour au lendemain sans rien, suite à un processus souvent similaire (chômage, divorce…). Mais, il a demandé également aux passants, « et vous comment réagissez-vous à ça, à cette situation insupportable ? », ainsi qu’à quelques hommes politiques à l’Assemblée nationale. Aux réponses des uns et des autres, le plus souvent perplexes ou gênées, le réalisateur tire un propos résolument politique, dénonçant le sentiment d’impuissance véhiculé par beaucoup et appelant à l’action collective pour faire entendre la voix des sans-voix.

Autre frontière, autre film

Le Mexique et les Etats-Unis sont séparés par une frontière technologiquement suréquipée, afin d’empêcher les sud-américains, nombreux, de passer de l’autre côté. Dans De l’Autre côté (2002), Chantal Akerman s’est intéressée à ces personnes qui vivent de part et d’autre de cette ligne, les uns déterminés à tenter leur chance coûte que coûte, au risque de leur vie, les autres, armés jusqu’aux dents, revendiquent le droit à se protéger d’une invasion. Ce qui apparaît magnifiquement ici, c’est de voir à quel point il est illusoire de construire des murs séparant les populations, parce que les murs entretiennent une psychose bien plus dangereuse encore ; les murs ne peuvent jamais empêcher quiconque de rêver à une vie meilleure.

Le dernier film de Simone Bitton, Mur (2004), se déroule le long du mur de séparation érigé en Cisjordanie par l’armée israélienne. Traversée stupéfiante le long d’un projet absurde. Au fur et à mesure de sa construction, le mur obstrue l’image jusqu’à la recouvrir entièrement. La réalisatrice parvient ainsi à nous faire sentir l’inéluctabilité de sa chute pour que soit à nouveau possible une paix partagée de part et d’autre.

Des histoires de mur, d’univers clos, refermés trop souvent sur eux-mêmes, parce que les sociétés justement, ne partagent plus, ou plus assez, le même monde. Défaire et refaire le monde, le penser dans sa nouvelle globalité, voici à quoi ces deux festivals nous invitent à réfléchir, ensemble.

(1)Jusqu’au 5 avril pour le Festival du film des droits de l’homme, du 5 au 12 pour Images mouvementées

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