Depuis 1999, l’association Les Yeux de l’Ouïe anime des ateliers vidéos à la maison d’arrêt de Paris, la Santé, où des cinéastes et plasticiens travaillent avec les personnes détenues. Ensemble, ils mènent une réflexion sur l’image, proposent une programmation de films sur le canal intérieur de télévision « Espace Public » et expérimentent des écritures cinématographiques. Entretien avec Anne Toussaint, animatrice de l’atelier vidéo.

« Les quatre saisons sont les vôtres et s’écoulent au rythme et aux couleurs du temps. Nos saisons ne sont qu’au nombre de deux. L’été est le temps où les parloirs sont désertés par les familles parties en vacances, où la chaleur oppressante nous accable dans la promiscuité de nos neuf mètres carrés. L’hiver et son cortège de jours gris et froids est à l’image des murs qui nous entourent. L’hiver et le colis de cinq kilos de bouffe. Comme si ces cinq kilos avaient le pouvoir d’assouvir toute une année de privation, de faim et d’envies. Je ferme les yeux, les ouvre sur une saison qui n’appartient ni à vous, ni à un quelconque pouvoir. Une saison qui reconstruit les vérités. La cinquième saison. Notre saison ».
(Abdelaziz Diego Gaouaou, La cinquième saison, les yeux de l’ouïe, 2004)

Place Publique : Depuis quand vous intéressez-vous au monde carcéral ?

Anne Toussaint : Je travaille en prison depuis quinze ans ; j’y suis entrée par hasard. Un copain qui animait un ciné-club à la maison d’arrêt de Metz m’a proposé de participer à la fabrication d’un court-métrage, un été, avec des détenus. Le studio de tournage se trouvait dans la prison bien sûr, mais à l’écart, dans des ateliers de travail. Et, le film ne portait pas sur la prison, mais sur les relations entre le spectateur et la télévision. A l’époque, je n’ai pas senti le poids de la prison, et je n’y suis pas rentrée avec des préoccupations sur ce sujet.

Place Publique : Comment se sont mis en place les ateliers que vous animez aujourd’hui ?

A.T. : Un projet de centres de ressources audiovisuelles en prison a vu la jour et on m’a proposé de le prendre en charge. Je suis alors rentrée dans un autre univers. Le studio se situait à l’intérieur de la prison, sous surveillance, et j’ai vraiment senti que j’entrais en détention.

Il fallait s’occuper du canal interne, mais je n’avais pas envie d’avoir à gérer « le service audiovisuel de l’administration pénitentiaire ». Je me suis alors demandée ce que l’on pouvait passer sur un canal interne pour que le prisonnier dans sa cellule ne se retrouve pas confronté uniquement à des images de prison. Que filmer ? Comment alimenter l’acte de création des détenus au-delà de la prison, lieu monochrome par excellence ?

Je me alors suis penchée sur l’art vidéo, que je découvrais en même temps que je le faisais découvrir aux détenus ; j’avais plutôt étudié le cinéma classique à l’université. J’ai fait la tournée des festivals pour visionner des films, organisé des projections collectives ouvertes au public, où étaient conviés des étudiants des Beaux-Arts et de la faculté de cinéma. Je me suis vite aperçue que c’est en regardant des films qu’émerge l’envie d’en fabriquer. En visionnant de nombreuses propositions différentes, le regard se construit. Les personnes qui n’ont pas une culture de l’image peuvent également se décomplexer et s’autoriser à faire des choses qui sortent des schémas télévisuels, et par ce biais à parler d’elles-mêmes. Il faut savoir qu’en prison, la poésie est très présente ; les détenus en lisent beaucoup. J’avais l’intuition que l’on pouvait la retrouver dans les images, et aider les détenus à accéder à une écriture libre. L’atelier s’est mis en place dans cet esprit-là.

P.P. : Avant l’animation des ateliers, vous avez d’abord été programmatrice du canal interne… Quel bénéfice les détenus peuvent-ils tirer d’une telle activité ?

A.T. : Tout d’abord, sur le canal interne, j’ai privilégié le documentaire. Car si l’art vidéo est un outil intéressant dans le cadre d’un atelier de réalisation lié à la fabrication d’un film, il est beaucoup plus difficile à programmer sur ce type de canal : les autres détenus peuvent avoir du mal à comprendre de quoi il s’agit.
A la Santé, d’emblée, les désirs de programmation ont donc porté sur des sujets de société, avec une envie forte de les faire partager à la communauté des détenus. Le documentaire s’est donc imposé. Reste que la démarche n’est pas simple quand on est quotidiennement confronté à ses téléspectateurs.

Expérimenter réellement le travail de programmation, ce n’est pas seulement mettre une cassette dans un magnétoscope, c’est visionner dix films pour en diffuser trois, envoyer un courrier à la boîte de production pour demander l’autorisation de diffusion, etc. Et s’il faut payer, on paye, il y a un budget pour ça. L’idée, c’est de s’orienter vers une professionnalisation du métier de programmateur.

Autre bénéfice : dans le travail de programmation – découpée par période -, se récrée un rapport au temps social. Or, en prison, hormis la promenade et les repas, il disparaît. Les dates, les saisons, les semaines, les jours sont oubliés.

P.P. : Et à l’atelier, comment se fabriquent les films ? Comment se déroule le travail ?

A.T. : En tant qu’intervenant, c’est important de ne pas être dans la compassion, de comprendre sa propre démarche. Pour ma part, je ne viens pas y faire du travail social, je viens y faire du cinéma. La prison m’a du reste permis de développer ma propre écriture cinématographique, comme le travail sur le plan fixe, par exemple. Tout simplement parce qu’un prisonnier en cellule peut rester une heure à regarder un truc sans bouger.

Sinon, je les écoute beaucoup au moment de la conception du film, et je leur fais des propositions cinématographiques par rapport à ce qu’ils veulent dire ; propositions qu’ils acceptent ou pas. L’atelier est un espace de résistance par rapport à l’enfermement. Dans un premier temps, les rapports dans l’atelier ne sont pas liés à la détention, mais au cinéma.

P.P. : C’est important d’ouvrir cet atelier à l’extérieur, à la société ?

A.T. : La prison est un lieu où la pensée est très présente ; c’est le lieu de l’immobilité. Mais, ce qui est frappant, c’est de constater à quel point de ce lieu immobile on peut regarder le monde. Et ce regard sur le monde depuis la prison est porteur d’une leçon pour l’ensemble de la société. D’un lieu d’exclusion, la prison devenait alors un lieu d’inclusion.

P.P. : D’avril 2003 à août 2004, des étudiants de Science-Po se sont rendus régulièrement à la Santé, pour travailler avec le groupe de l’atelier. Ensemble, ils ont regardé des images et éprouvé l’acte de filmer. Le film Fragments d’une rencontre, en cours de réalisation, est le témoignage de ce travail collectif. Quel souvenir en gardez-vous ?

A.T. : Si j’ai accepté le travail avec les étudiants de Sciences-Po, c’est pour amener un élément extérieur et donner à penser la prison autrement, et non pour être dans le spectaculaire du prisonnier, de la prison. L’important, c’est qu’il y ait eu une rencontre, une confrontation, pour que naisse un dialogue.

P.P. : De quelle manière l’outil cinématographique est intéressant pour des détenus.

A.T. : Je n’ai aucune légitimité spécifique en tant que réalisatrice extérieure à filmer en prison. Ce qui m’intéressait, c’est la transmission de l’expérience de la prison sur un plan cinématographique. Ce dont je me suis très vite aperçu, c’est qu’il y a autant de détenus – 65 000 – que de manières de vivre la prison. Pour donner à voir des expériences de la prison, il faut que les gens eux-mêmes filment, prennent la caméra, démarche qui a bousculé chez moi la notion d’auteur. Le cinéma est très hiérarchisé ; cela s’apparente presque au fonctionnement d’une prison, avec en haut, le metteur en scène, puis les assistants etc. Bref, tout un chacun est au service d’un autre. J’avais envie de casser ce fonctionnement. Si on est dans un rapport surveillant/surveillé, le cinéma peut faire que ceux qui sont surveillés regardent à leur tour, donnent leur point de vue. Et pour ça, il faut qu’ils tiennent la caméra.

P.P. : C’est une expérience de création collective

A.T. : Oui, j’étais incapable de donner des ordres comme un metteur en scène « normal ». Au sein de l’atelier, tout est toujours mis en discussion. Ils ont le droit de refuser nos propositions. Mais, le désir émane toujours d’eux, et à partir de ce qu’ils ont envie de dire ou de montrer, on travaille ensemble. Ce qui m’intéresse, c’est qu’à un moment donné, ils fassent vraiment des choix artistiques, même si, ce n’est pas parce qu’ils sont prisonniers que je trouve leurs idées formidables. Au début, ils peuvent même être paresseux artistiquement, et au fur et à mesure du travail, ça s’affine.

P.P. : Existent-ils des projets proposant une professionnalisation plus grande des détenus via une véritable structure de réinsertion par le cinéma ?

A.T. : Sans user de grands mots, nous voulons pour l’instant simplement essayer de mettre en place un système de validation des compétences acquises dans le cadre de l’atelier, afin que les détenus, une fois sortis de prison, puissent faire état de leur savoir au sein de la société en général et du métier en particulier.

























En décembre 2004, le festival les Ecrans documentaires, à Arcueil, a présenté les plus récents travaux de l’atelier : une installation vidéo – « Voir les yeux fermés » -, une échappée vers l’image intime, qui met en relation l’image vue les yeux fermés, singulière, et « l’Image pour tous », médiatique et rassurante. A travers trois courts métrages, des membres de l’atelier se sont risqués à exposer leurs points de vues personnels sur des films programmés par le festival ; enfin, la publication d’un catalogue de films documentaires, programmés sur le canal interne, La Cinquième saison, a été saluée à cette occasion.
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