La Tchétchénie. Ses décombres, ses massacres, ses disparitions, sa normalisation, son pétrole, sa position stratégique dans le transit des hydrocarbures de la Caspienne vers l’Ouest… et nous. Quand l’Europe du non à l’Irak a autant besoin de gaz et de pétrole que de soutien politique, nos chefs de gouvernement sont prêts à tout. En attendant que l’Histoire se rappelle au bon souvenir de notre conscience, dressons un petit bilan printanier de notre rapport médiatique et politique avec cette République massacrée.

Le 8 mars dernier, Aslan Maskhadov a été assassiné par les Forces Spéciales russes. Ce cadavre – aux yeux arrachés comme le sont si souvent les victimes tchétchènes – aurait pu n’être que la dépouille d’un dangereux terroriste comme aime à le faire croire Vladimir Poutine. Oui, mais voilà, il fut surtout l’ancien Président démocratiquement élu de la République de Tchétchénie, dont l’élection fut validée par les observateurs internationaux. Président de la République de Tchétchénie donc, mais aussi pacifiste qui n’a jamais cessé de condamner l’islamisme et le terrorisme, malgré les barbaries innommables perpétrées par les soldats russes et les troupes tchétchènes pro-russes à l’encontre de la population civile de son pays.

Il est peu de dire que Monsieur Poutine, Président de la Fédération de Russie a le don de nous faire avaler des couleuvres et d’éliminer qui bon lui semble sans se soucier de la réaction des hommes d’Etat européens, puisque réactions il n’y a pas.
Faut-il comprendre cette inanité gouvernementale par le pragmatisme caricatural du chancelier Schröder ? Lors du « mini-sommet » du 19 mars dernier où Jacques Chirac avait réuni les chefs des gouvernements allemand, espagnol et russe, Gerhard Schröder a bien spécifié que la Russie « est un fournisseur d’énergie majeur pour l’Europe et que cette dernière a donc intérêt à intensifier sa coopération avec Moscou. » (Le Monde 21 mars).

Les mots sont lâchés. Des mots qui, opposés à la situation des civils tchétchènes, sont du plus absolu et du plus indigne des cynismes. Mais pour mettre en opposition quoique ce soit, encore faudrait-il que l’Occident ait des images ou des témoignages du quotidien en Tchétchénie.

Or, – et par les bons soins de Vladimir Poutine -, l’Occident est sourd, muet et aveugle face à la situation des Tchétchènes. Pire, il commence à leur refuser – comme c’est le cas de la France – le statut de réfugié politique au nom de la pseudo normalisation en Tchétchénie décrétée par M. Poutine. Point de journalistes, de caméras, d’observateurs internationaux, d’ONG sur le sol tchétchène. Point de Comité International de la Croix Rouge (C.I.C.R.) qui a déserté le territoire au mois de juillet 2002 – fait assez rare pour être cité.

La Tchétchénie est livrée pour son plus grand malheur aux mains des soldats russes et des miliciens tchétchènes pro-russes, devenue hermétiquement close aux regards indiscrets des médias occidentaux.

Mais, c’est de bonne guerre pour Vladimir Poutine. Et ce pour deux raisons.
La première est que les Russes ne font que suivre l’exemple américain. Les Etats-Unis ont développé et imposé un contrôle draconien des images de guerre depuis leur sévère déculottée au Viêt-Nam, filmée de surcroît. Ne sont donc filmables que ces dégâts matériels, qui font honneur aux technologies embarquées, sur les porteurs et sur les bombes américaines. Sont donc interdites aux caméras, les pertes civiles (pudiquement nommées dommages collatéraux) et les pertes américaines. Si la démocratie américaine peut interdire des images de Guantanamo, la jeune démocratie russe peut régler ses affaires intérieures en paix.

La seconde est que Vladimir Poutine a bien retenu la leçon enseignée par son prédécesseur. Lorsqu’éclate la première guerre de Tchétchénie (1994-1996), Boris Eltsine, alors Président de la Fédération de Russie, commet l’impair de permettre aux caméras occidentales et autres ONG internationales d’être présentes sur les lieux. Et, par la même occasion, de diffuser des images ou de rédiger des rapports sur la situation. L’opinion publique internationale, outrée par tant de barbaries commises à l’encontre des civils, aura une influence certaine sur le dénouement de cette guerre. Les pressions exercées et la lutte sans faille des combattants indépendantistes tchétchènes viendront à bout de la volonté d’Eltsine à refuser à la Tchétchénie son indépendance. Les accords de Khassaviourt (31 août 1996) seront conclus entre le général Liebed et le chef des indépendantistes, le futur Président Aslan Maskhadov. À la régulière dira-t-on.

C’était certes une époque où le 11 septembre n’était un jour de deuil que pour les Chiliens pro-Allende et où l’Europe ne semblait pas lorgner à ce point sur les ressources énergétiques russes.

Du coup, en ne s’encombrant pas trop de détails pour cloisonner totalement les frontières tchétchènes, M. Poutine peut se livrer à son combat contre le terrorisme, allant « buter les Tchétchènes jusque dans les chiottes », selon sa formule consacrée, tout en massacrant des femmes, des enfants, des hommes, des vieillards. Pour retirer un peu plus d’humanité à ce peuple haï, il fera voter à la va-vite une loi permettant aux autorités russes de conserver les dépouilles (Libération du 8 mars 2005), empêchant ainsi les familles des victimes de se recueillir, connaissant parfaitement l’importance que revêt l’inhumation dans le culte soufi.

N’obscurcissons pas trop le tableau, puisque, sur le terrain, les familles tchétchènes peuvent tout de même contourner cette loi en s’acquittant de lourds bakchichs pour obtenir des soldats les corps de leurs proches.

Certainement étonné de constater que rien n’entache le blanc-seing que la communauté internationale lui a attribué, Vladimir Poutine va jusqu’à comparer le nazisme au terrorisme lors de la célébration du soixantième anniversaire d’Auschwitz le 30 janvier dernier, et donc légitimer un peu plus les atrocités qu’il commet en Tchétchénie.

Que reste-t-il aux médias pour couvrir ce dossier épineux et opaque ? Réponse : les correspondants en Russie et surtout l’initiative individuelle et quasi clandestine. Comme celle d’Anne Le Tallec, avocate et chargée de mission pour la fédération Internationale de l’Action Chrétienne pour l’Abolition de la Torture (FIACAT), qui, au cours de deux missions sur le terrain (1) a su dresser deux rapports précis sur la situation. Est-ce assez pour les directeurs de rédaction ?

Certainement pas si l’on en juge par le traitement on ne peut plus laconique du meurtre d’Aslan Maskhadov. Otant ainsi un peu plus les honneurs dus à un Président de République (même si cette dernière n’avait obtenu qu’un statut d’autonomie), amputant à un peuple en souffrance la fierté de savoir leur figure de proue reconnue à son juste titre.

Etait-il si délicat pour nos quotidiens de soulever les questions flagrantes que ce meurtre suscitent ? Pourquoi assassiner un homme reconnu par toute la communauté internationale comme « modéré » et pacifiste ? Est-ce que l’étiquette « terroriste », attribuée par le gouvernement russe à Maskhadov, n’était pas un prétexte fallacieux pour le supprimer ?

Car, en définitive, s’il avait été un terroriste, Maskhadov se serait comporté en terroriste ; il aurait revendiqué les attentats que Poutine lui a attribués. Il ne les aurait certainement pas niés. Et s’il n’est pas un terroriste, pourquoi l’avoir exécuté ? N’est-ce pas là un exemple de terrorisme d’Etat ? Du reste, officiellement, Maskhadov n’a pas été exécuté. Il serait mort accidentellement « du choc provoqué par l’explosion d’un engin lancé dans le bunker – creusé sous une maison – où il se cachait » (Libération du 14 mars 2005). Officiellement bien sûr.

Pendant que nos dirigeants suent à la tache pour un rapprochement avec Moscou pour d’avouées questions financières et énergétiques, la Russie continue de faire payer aux Tchétchènes l’ultime outrage d’avoir oser les défier. S’il ne suffisait pas à la peine des Tchétchènes de vivre depuis des années dans des décombres, dans le martyr de tortures et de massacres commis en toute impunité, ils doivent en plus faire face aux disparitions forcées.

C’est du moins la conclusion du rapport remis par l’organisation de défense des droits de l’homme, Human Right Watch. Ce rapport dénonce « des disparitions devenues si fréquentes et systématiques qu’elles constituent un crime contre l’humanité ». Depuis 1999, 3 000 à 5 000 personnes auraient ainsi disparu. Disparitions perpétrées par les troupes fédérales, relayées à présent par les forces tchétchènes pro-russes. Bien entendu, aucune des 1800 enquêtes ouvertes depuis ces cinq dernières années n’a entraîné de condamnations. Mais, comme dirait Vladimir Poutine, il ne se passe plus rien en Tchétchénie. La situation dans cette République est normalisée. Nous n’avons à coup sûr pas la même vision de la normalité.

Si l’on ajoute à ces pratiques cautionnées par Moscou, les charniers contenant des enfants vidés de leurs organes, le massacre de civils et les tortures les plus abominables, on est en droit de penser que le pétrole et le gaz russes doivent être bien précieux pour que nos dirigeants se compromettent à ce point.

(1) « Tchétchénie : Une tragédie passée sous silence » et « Tchétchénie : dernier appel avant l’oubli », Anne Le Tallec, chargée de mission pour l’ACAT.

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