Nic Mazodier a été bénévole pendant onze ans à la Porte ouverte, association proposant un moment d’écoute à des gens de passage. Les personnes qu’elle y a croisées lui ont d’abord inspiré des nouvelles, puis un spectacle, qu’elle joue tous les lundis au théâtre du Lucernaire à Paris… avec un succès grandissant.

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« Je n’en reviens pas… la salle du Lucernaire ne désemplit pas… C’est inouï ce qui se passe ». Nic Mazodier, 66 ans, en est à sa troisième représentation de « De bouche à oreille » (1), spectacle qu’elle a écrit et qu’elle interprète, et les réservations battent leur plein. Elle pensait ne jouer qu’une ou deux fois pour la famille et les amis. Et voilà que des anonymes viennent la voir, de plus en plus nombreux. « Lundi dernier – le 24 janvier -, je ne connaissais que 40 % de la salle », confie Nic, encore abasourdie par un tel engouement. Résultat : Nic va jouer au moins jusqu’en mars.

Comment explique-t-elle le succès ? « L’intérêt pour les problèmes humains qui nous touchent tous ; tout le monde a des relations avec l’un ou l’autre des personnages que je joue. Moi, je ne suis qu’une courroie de transmission », poursuit la toute nouvelle comédienne. Et pour cause : le terreau de son spectacle lui a été largement inspiré par ses onze ans de bénévolat (à raison de 4 heures par semaine) à la Porte ouverte, association nationale proposant des moments d’écoute à des gens de passage.

Brèves rencontres

Pêle-mêle, Nic nous présente, pendant un peu plus d’une heure, la dragueuse sur le retour, la femme victime d’inceste, la maîtresse trahie, le vieux monsieur amoureux de sa banquière, le célibataire octogénaire et catholique pratiquant tout honteux de se masturber, le clochard alcoolo, la femme qui s’ennuie avec son mari à la retraite, etc. 07--Mic3.jpg Certains des personnages sont incarnés – costume à l’appui -, d’autres sont racontés. « Ca m’a amusé de jouer des personnages qui sont à l’opposé de moi, comme le clodo ou la pin up d’un certain âge. Et puis, il y a des moments qui n’étaient pas jouables, comme l’histoire de l’inceste. En revanche, c’était racontable », précise Nic. Puis de poursuivre : « J’ai fait ce que j’ai voulu des témoignages ; certains personnages sont inventés ; j’ai fait des amalgames entre plusieurs histoires, etc. C’est du théâtre, même s’il y a beaucoup de choses vécues ! ! « .

Le vécu, en effet, est palpable à chaque apparition et, dans beaucoup de cas, la tendresse que Nic ressent pour ses personnes devenues des personnages. L’un d’eux, dans le spectacle, confie dans la bouche de Nic : « Ici [aux permanences de la Porte ouverte], c’est comme une mongolfière, on se déleste et puis on s’envole ».

De ses moments, Nic a d’abord noirci des carnets. « Je voulais avant tout me souvenir de ses personnalités, des moments, des phrases ; une personne chasse l’autre, je les oubliais au fur et à mesure de mes permanences. J’ai donc pris des notes sur un carnet. C’est formidable ce que les gens racontent… ».

De ses carnets, Nic va d’abord tirer des nouvelles, qu’une toute petite maison d’édition va publier (2). Puis, des années plus tard, le texte tombe entre les mains de comédiens qui souhaitent s’en inspirer pour monter un spectacle dans un petit théâtre d’Avignon. Au final, c’est Nic elle-même qui fera des lectures de son texte au festival, en 2004. 07--Mic4.jpg

L’exercice lui plaît et de retour à Paris, la fille d’un de ses amis et son copain metteur en scène lui proposent de monter un spectacle où Nic sera seule en scène. Nic est sculptrice de profession et même si elle a caressé le désir de devenir actrice étant jeune, son chemin a largement bifurqué vers la sculpture et le fil d’aluminium, son matériau de prédilection. Qu’à cela ne tienne : Nic prend des cours de chant, travaille avec son metteur en scène… et loue, sur ses propres deniers, le théâtre du Lucernaire.

Depuis, c’est le succès. « Le fait que je ne sois pas une professionnelle est un atout pour ce spectacle. C’est aussi la spontanéité qui touche les gens. Il n’empêche que j’ai un trac monstre avant chaque représentation, et qu’après, je mets deux jours à m’en remettre tellement je suis excitée comme une puce », relate Nic dans un sourire.

Nic, du coup, mets entre parenthèses son travail de sculpteur, s’occupe comme elle peut de son mari, de ses deux filles et de ses 4 petits-enfants, et s’adonne tout entière à sa pièce qu’elle conclut ainsi : « merci à vous, public, d’avoir, le temps d’un spectacle, écouté l’écoutante ».

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(1) De bouche à oreille, théâtre du Lucernaire – 53, rue Notre Dame des Champs, 75006 Paris -, tous les lundis à 20h30. Réservation : 01 45 27 32 50.

(2) De bouche à oreille, Nic Mazodier, Publibook, Paris, 2001.

« J’ai été écoutante et ça m’a beaucoup plu »

Nic Mazodier a été écoutante pendant onze ans avant d’arrêter cette activité pour « passer à autre chose ». Elle relate son expérience : « J’ai souhaité être écoutante car je voulais m’investir dans une activité qui me permette d’apprendre des choses, et qui me donne la possibilité d’aider les gens dans un cadre non thérapeutique.

J’ai été sélectionnée par la Porte ouverte et la sélection est draconienne : quand je me suis présentée, sur 75 candidats, seuls 4 écoutants ont été pris. Beaucoup de gens viennent là pour se réparer eux-mêmes ou pour libérer une volonté de puissance via des conseils. Or, l’écoute, c’est de la distance empathique ; il faut rester neutre, ne pas discuter sur le fond, ne pas donner la solution aux problèmes exposés.

Le rôle d’une écoutante : être de grandes oreilles, aider à formuler et prendre acte des affects, de l’état dans lequel la personne se trouve, ce qui provoque un soulagement car c’est une forme de reconnaissance. Pour y parvenir, l’association nous forme, puis tous les 15 jours nous suivons des sessions de formation continue en compagnie d’un psychologue et d’un sociologue : chaque écoutant raconte ce qu’il a vécu, pas su faire, n’aurait pas dû dire, etc.

La posture d’écoutante n’est pas toujours facile d’abord parce que quand la personne s’en va, c’est un petit deuil, ensuite parce que nous sommes face à des solitudes absolues ».

Nic a arrêté d’être bénévole, il y a huit ans. Elle conclut : « ça ne me manque pas : on n’arrête jamais d’écouter dans la vie ».
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Au sujet de Anne Dhoquois

Anne Dhoquois est journaliste indépendante, spécialisée dans les sujets "société". Elle travaille aussi bien en presse magazine que dans le domaine de l'édition (elle est l'auteur de plusieurs livres sur la banlieue, l'emploi des jeunes, la démocratie participative). Elle fut rédactrice en chef du site Internet Place Publique durant onze ans et assure aujourd'hui la coordination éditoriale de la plateforme web Banlieues Créatives.

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