Comment rêver collectivement sans nier les subjectivités ? Comment se projeter dans une société utopique en respectant la diversité humaine ? Telles sont quelques unes des questions auxquelles Europe citoyenne, dans sa démarche prospective sur l’Europe, a été confrontée. Témoignages.

« Europe citoyenne » est un collectif de citoyens qui souhaitent participer activement à l’évolution de l’Europe en faisant de la prospective thématique sur l’Europe. Cette démarche consiste à développer des scénarios sur des thèmes tels que l’éducation, la démocratie locale, la politique de la communication, le peuple, la société multiculturelle en Europe à l’horizon 2020. Nous projetons sur un scénario tous nos espoirs les plus utopiques et sur un autre (« l’anti-utopie ») toutes nos craintes à l’égard de l’avenir de l’Europe. Après une esquisse des principaux objectifs de chacun des scénarios, nous les déroulons sous forme de courts récits (sociologique, journalistique, littéraire…).

L’utopie autoritaire

Nous nous sommes aperçus que nos scénarios utopiques pouvaient nous amener à développer des projections autoritaires et contraignantes pour les citoyens. C’est le cas, par exemple, quand nous déplorons une éducation morale défaillante, un manque flagrant de contrôle des centres de pouvoir, un manque d’intérêt et d’engagement pour la chose publique chez beaucoup de nos concitoyens.

Certains de nous sont tentés par le fait de rendre le vote obligatoire aux élections européennes, voire au référendum sur le traité constitutionnel. D’autres revendiquent la création de taxes européennes et le renforcement des responsabilités de l’Europe dans le fonctionnement de ses Etats-membres afin que les citoyens reconnaissent le rôle pratique de cette entité politique lointaine. Toutes ses revendications impliquent une rupture assez nette avec la culture politique de l’Europe d’aujourd’hui et les moyens pour réaliser cette utopie devraient s’exercer par une certaine contrainte et une remise en cause de nos sociétés de providence où le citoyen « free-rider » (profiteur abusant du système social) est largement répandu.

Il faut bien prendre conscience de la tendance quelque peu totalitaire que sous-tendent certains concepts d’avenirs utopiques, et nous interroger sur les pertes de libertés, de créativité et de bien-être causés par ce genre de scénarios « autoritaires » qui supposent de prendre des mesures de rééducation et de surveillance… au nom d’un bien commun utopique.

L’utopie totalisante

Nous sommes ainsi pris à contre pieds, nous apercevant que notre travail d’élaboration d’utopies remue de vieux démons favorisant une normalisation selon un seul et unique moule. Le vingtième siècle nous a immunisé contre ces tentations de vouloir changer les hommes pour leur bien. Il nous faut apprendre à être plus sensibles à des changements davantage orientés vers la diversité, plus lents, plus réformateurs qui tiennent compte de l’inertie des traditions, des cultures locales, des aspirations de nos individualités.

Nous avons peu l’habitude de travailler sur la prospective. Nous sommes plutôt réactifs, bien souvent dans la plainte, particulièrement par rapport à l’Europe. Aussi, il faut bien reconnaître que nos puissances d’invention, notamment du quotidien, sont faibles. De même, nos scénarios « roses » comme nos scénarios « noirs » (anti-utopique) se trouvent infectés par le radicalisme des utopies, car l’évolution lente et la politique des petits pas sont rarement spectaculaires et difficiles à communiquer à grands traits. La prospective devient ainsi la victime de notre faiblesse à imaginer avec profondeur mais aussi avec nuance l’avenir.

Les membres d’Europe citoyenne admettent que des revendications telles qu’un service civil pour l’Europe, une citoyenneté européenne accrue, des élus qui respectent leur mandat sont moins spectaculaires et simplificatrices qu’une revendication finalement aussi floue que celle d’une « Europe sociale ». Le réformisme est devenu impopulaire et le décalage entre les discours politiques radicalisés et la réalité politique ne cesse de s’accroître.

L’utopie et l’anti-utopie : visions d’impasses ?

Enfin, nous attribuons aux visions utopiques de l’avenir un rôle de garde-fou pour détecter les impasses et fixer les bornes des réalités supportables. Ainsi, l’utopie ne nous sert paradoxalement pas comme idéal globalisant pour lequel nous nous battons en tant que militant, mais plutôt en tant que source de multiples points de vigilance, de réflexions à approfondir, de scénarios contrastés à construire, c’est-à-dire jamais tout « rose ».

Au lieu de promouvoir un seul nouveau modèle pour l’Europe, n’y a-t-il pas lieu de développer une multitude de projets européens qui puissent mieux refléter la multitude d’espoirs individuels de l’Europe.

Ainsi, nous nous sommes prêtés à une petite enquête, sans prétention, pour rappeler que dans notre société, mais sans doute aussi de tout temps, les individus, c’est-à-dire chacun d’entre nous pris individuellement, avons des rêves et des aspirations singuliers. Nous avons posé la question suivante à plusieurs personnes : « Quelles seraient, selon vous, les capacités d’un jeune de 18 ans à sa sortie du système de formation initiale tel que vous le rêvez en Europe en 2020 ? Donnez 3 mots clés ».

Voici quelques réponses :

 Une femme, Française, entre 35 et 50 ans : anglais, culture, générale, spiritualité ;

 Un homme, Allemand, entre 35 et 50 ans : maîtrise de 2 langues actives et de 3 langues passives ;

 Un homme, Français, plus de 50 ans : esprit critique, talent artistique, apte à débattre ;

 Un lycéen, Français : communiquer, lire, comprendre ;

 Une femme, Belge, plus de 50 ans : tolérance, intérêt pour les autres cultures, ouverture d’esprit.

Les 5 résultats donnés n’ont pas de valeur représentative. Nous en avons recueillis beaucoup plus mais la quantité a peu à voir avec ce que nous voulons montrer. Ces quelques réponses illustrent que nos rêves, nos utopies varient d’une personne à l’autre. Elles ne sont pas forcément contradictoires. Elles peuvent même se rejoindre en partie et, sans doute, se compléter.

Ne sacrifions pas nos rêves individuels aux utopies qui, au nom du bonheur collectif, nous demandent d’abandonner nos subjectivités. Par contre, apprenons à enquêter sur nos propres rêves et nos propres aspirations pour contribuer à produire de l’utopie, de l’utopie respectueuse de la diversité humaine.

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