Auroville, « ville » située près de Pondichéry en Inde, a été inaugurée en 1968. Création d’un nouvel ordre social et de nouvelles relations économiques… La « ville » a été pensée d’après les « visions » de Mirra, compagne de Sri Aurobindo, penseur indien de l’homme nouveau. Lieu chargé d’utopies, et non moins de contradictions, Auroville attire nombre d’occidentaux. Témoignage de l’un d’entre eux.

Me voici parti pour passer le réveillon de l’an 2000 sous les tropiques, à la découverte d’Auroville et de Pondichéry, ancien comptoir français situé à 100 kilomètres au sud de Madras-Chennaï en Inde du Sud.

Mon premier contact avec l’Inde se fait dans l’aéroport de Madras où je débarque avec mon billet d’avion et mes travellers chèques. Ayant acquis quelques roupies, je m’engouffre dans un taxi en direction le sud, en pleine nuit. Après quelques heures de goudron, les cahots et le grincement des amortisseurs me signalent que nous arrivons à Auroville. Mais, où suis-je ? Ville du futur en plein Moyen-âge… ?

Du rêve à la réalité ou la difficile concrétisation des utopies

Dès le lendemain de mon arrivée, j’essaie de prendre mes points de repère. Je me promène au milieu des villages indiens et, de temps en temps, j’aperçois des bâtiments de style plus européen ou polynésien. Auroville est un mélange d’habitations grand luxe avec villas, piscines, qui côtoient des huttes de branches d’arbres dont la durée de vie ne saurait excéder 4 moussons annuelles.

Des gardiens surveillent les accès à des entreprises… Me voici intrigué et je découvre l’usine d’assemblage d’ordinateurs qui a été récompensée par le gouvernement indien pour être l’une des entreprises les plus performantes d’Inde. Pourquoi les locaux sont-ils vides ? Les problèmes de management seraient-ils arrivés jusqu’ici ? Auroville, ville de progrès où personne ne devrait viser son intérêt personnel, a déjà été confronté aux faiblesses humaines face aux attraits des gains d’argent. Quand l’entreprise est devenue très rentable, rien n’a été plus facile que de la délocaliser là où il était possible de faire des profits personnels…

Autre exemple : « Aroma », spécialisée dans la fabrication des bâtonnets d’encens, est une des entreprises les plus florissantes d’Auroville. Aujourd’hui, elle utilise la main d’œuvre des villages du sud de Pondy. En effet, bien qu’Aroma soit installée à Auroville, une fois que les coûts de fabrication sont devenus trop élevés à cause des salaires versés aux villageois d’Auroville, il a fallu délocaliser la fabrication là où il y a des plus pauvres, des plus ignorants, car ici comme ailleurs, on ne peut vivre heureux dans la richesse que s’il y a des pauvres. C’est ainsi que les Aurovilliens envisagent de faire travailler des Chinois.

Pour Auroville, Aroma reste une vitrine de réussite, celle d’une entreprise avec des apparences flatteuses, qui cachent en réalité une sécheresse du cœur de certains dirigeants à peine imaginable.

Au détour d’un sentier, je crois apercevoir la Géode de Paris. D’un peu plus près, je constate que c’est le « Matrimandir », qui remplit les mêmes fonctions qu’une cathédrale ou qu’une mosquée : lieu de rassemblement pour la méditation. L’Etat indien a un poste budgétaire pour aider toutes les religions, pourquoi ne pas en profiter à Auroville ? Construction très diversement appréciée, elle nous rappelle que quelle que soit l’œuvre que nous poursuivons, elle ne peut être que diversement jugée, digne d’éloges selon les uns, très répréhensible aux yeux des autres.

Le dôme du Matrimandir est composé de pétales recouvertes d’une fine couche d’or, mais que cette beauté extérieure ne nous fasse pas oublier combien tout ce qui vient de la matière est superficiel. La résolution des problèmes liés à la construction a mobilisé beaucoup de personnes, peut-être davantage que le fait de méditer puisque, aujourd’hui, ce sont essentiellement les touristes qui remplissent le lieu…

Les occidentaux à Auroville

Dans les sentiers de terre, les vélos et les mobylettes font d’incessants va-et-vient : il est difficile de dire que les gens travaillent au sens européen du terme, mais les choses se font, « on s’occupe ». Les bâtiments, les maisons sont rarement terminés par manque d’argent et manque d’énergie pour demander les subventions ou les dons. Dans un environnement hostile, quasi-désertique, des pionniers ont réalisé des prouesses techniques en développant une énergie considérable. La foi du charbonnier faisait écho au yoga des œuvres de Sri Aurobindo (voir encadré). Résultat : électricité, eau, services administratifs, techniques, etc. ont vu le jour.

Que faut-il penser des motivations des Européens qui se sont installés à Auroville ? Ont-ils une volonté de progrès personnel ou collectif ? Recherchent-ils un endroit où ils ne seront pas dérangés ? Un besoin de mettre en œuvre le principe de solidarité les pousse-t-il à aider les villageois indiens ? Que se serait-il passé si le gouvernement indien n’avait pas accepté cette ingérence des étrangers ? Selon moi, à côté de personnes très dévouées, on trouve des nostalgiques du pays qui ne cultivent que leur jardin et considèrent qu’ils participent à la vie communautaire en rendant le jardin de leur case agréable à la vue…

Que faut-il penser des excès de certains qui se promènent à longueur de temps pour observer la croissance d’une fleur exotique ? Le problème (le terme est faible) de la relation de l’individu à l’argent est loin d’être résolu car dès qu’un Aurovillien possède un bien, il doit se protéger des vols car la délinquance n’a pas disparu. Au contraire, le déballage de moyens financiers importants au sein d’une population très pauvre n’a fait qu’attiser les jalousies. Même au sein d’Auroville, un Indien n’a pas les mêmes possibilités d’action qu’un Européen… par manque d’argent.

Aujourd’hui, pour devenir Aurovillien, il faut être coopté, faire ses preuves pendant deux ans, avoir l’argent nécessaire pour subvenir à ses besoins sans pour autant travailler. Auroville n’appartient à personne, mais il faut un visa indien pour y séjourner. Impossible d’ignorer les lois internationales, impossible d’oublier la pollution de l’eau, impossible de ne pas subir les dérèglements climatiques, impossible de fermer les portes d’Auroville au tourisme de masse.

Les effets de la mondialisation sont perceptibles : télévision par satellite, téléphones portables, informatisation du système de réservation des guest-houses qui ont fleuri. Même les mœurs changent : alors qu’il est recommandé aux occidentaux d’avoir une tenue vestimentaire correcte, les strings ont fait leur apparition sur la plage d’Auroville. Certaines femmes ont même essayé les seins nus, fait d’autant plus choquant que la plage est fréquentée par les indiennes qui se baignent complètement habillées.

Les mentalités changeront et s’adapteront certainement au fil du temps. Loin d’y voir un mal, c’est l’occasion de comprendre la nécessité d’échanges plus nombreux entre civilisations différentes, non pas pour y imposer une façon de voir personnelle, mais pour comprendre que la richesse vient de la diversité et que la tolérance est à la base des relations harmonieuses entre individus.
Il m’est difficile de dire que j’ai rencontré à Auroville des hommes qui m’ont fait ressentir cette émotion communicative…

Auroville : laboratoire des utopies

Auroville est un microcosme, qui aurait voulu faire l’économie des échanges commerciaux de type traditionnel. Mais, il est impossible de vivre en autarcie et la solidarité des hommes de toute la terre est aujourd’hui indispensable à son évolution. Faut-il qu’il y ait d’autres Auroville ? Peut-on considérer Auroville comme un laboratoire ? Selon moi, le laboratoire d’expérimentation est l’homme et c’est en apprenant à se connaître que l’homme s’améliorera. Auroville se voulait un lieu de progrès, mais, en s’isolant, Auroville court le risque de se voir dépassée par le progrès des autres régions de l’Inde et des autres pays. Ce qui était extraordinaire il y a 20 ans ne l’est plus aujourd’hui. La volonté de travailler à la construction dans un désert nécessite une âme de pionnier. Aujourd’hui, il faut assurer le quotidien et c’est maintenant que la croissance va confronter les Aurovilliens à de nouveaux défis : faire vivre 50 000 personnes de plus dans un pays où on sait ce que veut dire « surpopulation ».

En France, les problèmes d’hébergement de masse ont entraîné l’arrivée de barres de béton. A Auroville, ils envisagent la construction des premiers appartements. Comment vont-ils vivre l’expérience de la co-propriété collective ?

Pendant mon séjour, j’ai rencontré de nombreux Français qui étaient venus à Auroville à ses débuts et qui m’ont dit : « quels changements depuis 20 ans !!! ». Auroville permet de vivre des expériences qu’on ne peut quasiment pas vivre ailleurs, à condition de respecter les règles en vigueur à Auroville. Les réalisations sont des tentatives de mise en œuvre du « rêve » de la compagne de Sri Aurobindo (voie encadré). N’oublions pas que la philosophie n’était pas destinée à une poignée de « happy few », des heureux élus que seraient les Aurovilliens. Au contraire, tous les êtres sans exception ont droit au bonheur ; il convient de faire en sorte que les conditions matérielles de vie leur permettent de réaliser ce bonheur intérieur.

Aujourd’hui, Hubert Reeves nous promet : « la vie va continuer sur Terre, mais sans l’homme ». Apocalypse now ? Je retournerai bien volontiers dans quelques années pour observer les changements réalisés à Auroville. Car, si ce laboratoire du progrès est efficace, il ne peut être valorisé que par les changements qu’il opère dans l’homme et dans son environnement. J’ai quitté Auroville en émettant un souhait : que la volonté de changement ne soit pas une simple utopie et que évolution se conjugue avec amélioration.

Auroville : histoire et philosophie

Nous sommes en Europe, en 1900. Les Anglais occupent l’Inde et les Français se sont installés à Pondichéry car à défaut de pétrole ou de diamants, il y a des épices.

Des Indiens n’apprécient pas de voir leur pays gouvernée par une tête couronnée d’un pays qui prend leurs richesses et leur impose un mode de vie et de penser différents. Voici qu’une révolution éclate et à sa tête l’un des plus grands penseurs des temps modernes : Sri Aurobindo. Les Anglais se dépêchent de le mettre en prison à Alipore.

La France est déjà une terre d’asile : Sri Aurobindo se réfugiera à Pondichéry, comptoir français où il créera un Ashram, lieu d’enseignement et de pratique philosophique, persuadé que le changement le plus important pour l’homme ne peut venir que de l’homme par sa propre transformation. Il abandonne complètement la lutte sociale et se consacre à la philosophie notamment en faisant la synthèse de toutes les religions et des systèmes de pensées existants. La synthèse des yogas permet à celui qui met en œuvre cet enseignement, de condenser, en une seule incarnation, son évolution et d’atteindre la perfection de l’être. C’est l’aventure de la conscience qui, de toute éternité, cherche à se manifester notamment en l’homme, qui n’est qu’un animal de transition.

Avec sa compagne, Mirra, il développera son Ashram et vivra des moments d’une rare intensité qui lui feront dire que le « supramental a commencé sa manifestation sur la Terre ». L’homme nouveau est arrivé ! Sri Aurobindo quitte son corps le 5 décembre 1950.

Vers 1960, le gouvernement indien décide de mettre en œuvre « la révolution verte », qui consiste à mieux exploiter les richesses de la terre pour réduire les besoins alimentaires de sa population. C’est à cette époque que Mirra, la compagne de Sri Aurobindo, décide de créer une ville nouvelle : Auroville, qui n’appartiendrait à personne, à aucun Etat.

Le 28 février 1968, Auroville est inaugurée, une poignée de terre des 121 Nations et des 23 Etats indiens est déposée dans une urne, symbolisant l’effort pour la paix mondiale, l’amitié, la fraternité, l’unité. Des hommes et des femmes de tous pays construisent des habitations, des entreprises, des fermes, installent l’électricité, l’eau et des stations d’épuration écologique, etc.

Un nouvel ordre social, de nouvelles relations économiques, tout est à créer d’après les « visions » de Mirra. Le terme « vision » est fréquemment utilisé dans cette partie de l’Inde pour signifier une pensée constructive du futur. De nombreuses guest-houses accueillent les candidats à l’installation et les visiteurs d’un jour qui veulent découvrir une autre façon de vivre.

Le rêve de Mirra

« Un Rêve. Il devrait y avoir quelque part sur la terre un lieu dont aucune nation n’aurait le droit de dire : « Il est à moi » ; où tout homme de bonne volonté ayant une aspiration sincère pourrait vivre librement comme un citoyen du monde, et n’obéir qu’à une seule autorité, celle de la suprême vérité ; un lieu de paix, de concorde, d’harmonie, où tous les instincts guerriers de l’homme seraient utilisés exclusivement pour vaincre les causes de ses souffrances et de ses misères, pour surmonter ses faiblesses et ses ignorances, pour triompher de ses limitations et de ses incapacités ; un lieu où les besoins de l’esprit et le souci du progrès primeraient la satisfaction des désirs et des passions, la recherche des plaisirs et de la jouissance matérielle.

Dans cet endroit, les enfants pourraient croître et se développer intégralement sans perdre le contact avec leur âme ; l’instruction serait donnée, non en vue de passer des examens ou d’obtenir des certificats et des postes, mais pour enrichir les facultés existantes et en faire naître de nouvelles. Dans ce lieu, les titres et les situations seraient remplacés par des occasions de servir et d’organiser ; il y serait pourvu aux besoins du corps également pour tous, et la supériorité intellectuelle, morale et spirituelle se traduirait dans l’organisation générale, non par une augmentation des plaisirs et des pouvoirs de la vie, mais par un accroissement des devoirs et des responsabilités.

La beauté sous toutes ses formes artistiques – peinture, sculpture, musique, littérature – serait accessible à tous également, la faculté de participer aux joies qu’elle donne étant limitée uniquement par la capacité de chacun et non par la position sociale ou financière. Car dans ce lieu idéal, l’argent ne serait plus le souverain seigneur ; la valeur individuelle aurait une importance très supérieure à celle des richesses matérielles et de la position sociale. Le travail n’y serait pas le moyen de gagner sa vie, mais le moyen de s’exprimer et de développer ses capacités et ses possibilités, tout en rendant service à l’ensemble du groupe qui, de son côté, pourvoirait aux besoins de l’existence et au cadre d’action de chacun.

En résumé, ce serait un endroit où les relations entre êtres humains, qui sont d’ordinaire presque exclusivement basées sur la concurrence et la lutte, seraient remplacées par des relations d’émulation pour bien faire, de collaboration et de réelle fraternité. La terre n’est pas prête pour réaliser un semblable idéal, parce que l’humanité ne possède pas encore la connaissance suffisante pour le comprendre et l’adopter, ni la force consciente indispensable à son exécution ; et, c’est pourquoi je l’appelle un rêve. Pourtant, ce rêve est en voie de devenir une réalité ; et c’est pour cela que nous nous efforçons à l’Ashram de Sri Aurobindo, sur une toute petite échelle à la mesure de nos moyens réduits. La réalisation est certes loin d’être parfaite, mais elle est progressive ; et, petit à petit, nous nous avançons vers notre but qui, nous l’espérons, pourra un jour être présenté au monde comme un moyen pratique et efficace de sortir du chaos actuel, pour naître à une vie nouvelle plus harmonieuse et plus vraie ».

(Texte écrit en août 1954)
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