Anne Zelenski préside la Ligue du droit des femmes, qu’elle a créée en 1974 avec Simone de Beauvoir. Militante féministe « historique », elle a participé, dès août 1970, au Mouvement de libération des femmes (MLF) dont l’objectif était de renverser l’ordre patriarcal… et de changer le monde. Qu’en est-il aujourd’hui du combat féministe ?

Place Publique : Le féminisme des années 1970 était-il vécu comme un combat utopiste ?

Anne Zelenski
: Le féminisme est une utopie dans la mesure où il se propose de changer le monde. C’est particulièrement vrai pour le mouvement des années 1970, qui ne s’est pas borné à lutter pour l’égalité entre les hommes et les femmes, unique revendication de la première vague féministe au XIXe et au début du XXe siècle.

Notre mouvement était révolutionnaire et libertaire : il voulait renverser le système et jeter les bases d’une société nouvelle et meilleure. Notre revendication centrale était la liberté de disposer de notre corps. À l’époque, cette revendication représentait une véritable révolution de civilisation puisque, depuis des millénaires, le corps des femmes ne leur appartenait pas ; elles n’étaient pas libres d’avoir les enfants qu’elles voulaient, quand elles le voulaient.

P.P. : Quels ont été les acquis des années 1970 ?

A.Z.
: Notre grand acquis, c’est cette liberté de disposer de notre corps. Cette utopie a été avalisée par le système (loi Veil sur l’IVG), non sans malentendus. La plupart des hommes l’interprète comme une mise à disposition de leurs propres désirs. Ils ne comprennent pas que nous puissions décider d’avoir une relation avec eux… ou pas. Des freins qui régulaient la relation homme-femme ont sauté. Les femmes sont plus libres, elles circulent davantage dans la ville. Cette liberté affole les hommes, qui usent de violence pour marquer leur territoire. Quand un système de domination cède, pourquoi le dominant s’inclinerait-il ?

P.P. Certains hommes ont rejoint le combat féministe. Qu’en pensez-vous ?

A.Z.
: L’égalité entre les sexes, c’est la condition nécessaire mais pas suffisante d’une transformation du monde. Le féminisme entre dans l’intimité des gens. Il bouleverse leur façon d’être ensemble. Le féminisme concerne davantage les hommes, qui ont plus de chemin à parcourir. S’ils ne prennent pas part à la révolution féministe et n’opèrent pas une remise en cause profonde de leur « virilité », on avancera toujours sur une patte.

En trente ans, les hommes consacrent au travail ménager 10 minutes de plus par jour. Même si le jeune de 25 ou 30 ans n’ose plus affirmer un machisme aussi catégorique que son père, il prend une autre forme. Des millénaires pèsent sur notre inconscient. Et les femmes sont aussi complices, elles reconduisent aussi ces schémas par l’éducation qu’elles donnent à leurs enfants.

P.P. : Vous militez toujours pour la même utopie féministe ?

A.Z.
: Le féminisme est une des utopies les plus fécondes et les plus tenaces. Mais, ce qui apparaît du féminisme aujourd’hui n’est pas exactement conforme à une utopie. La lutte pour les acquis est menacée. Nous sommes obligés de répéter les mêmes mots d’ordre, ce qui est très frustrant. Dans les années 1970, nous étions enthousiastes ; nous avions le sentiment que ce qu’on disait était nouveau. Avec le temps, on s’est aperçu qu’il faudrait des décennies pour que ces mots d’ordre trouvent une concrétisation dans la réalité.

Cela dit, les utopistes entrevoient ce qu’ils voudraient voir se réaliser. Heureusement, la réalité nous surprend, nous fait des propositions que nous n’aurions pas imaginées. On sait bien ce qu’on ne veut pas : un type de relation basé sur le pouvoir. Le féminisme est plutôt anarchiste ; il se méfie de toute prise de pouvoir, de cette mondialisation qui impose une uniformité à la planète.

P.P. : Que pensez-vous de la loi sur les signes religieux à l’école, qui a divisé le mouvement féministe ?

A.Z.
: On ne peut pas transiger sur certains grands principes. Le voile véhicule une idéologie d’exclusion des femmes. On les voile pour masquer leur corps, objet de tentation pour les hommes. La société musulmane marque une séparation excessive des hommes et des femmes. Il faut, au contraire, essayer de rapprocher les sexes. Cette séparation crée des malentendus, qui n’arrangent pas les relations entre eux. N’oublions pas que le voile a été imposé aux femmes dans de nombreux pays et qu’elles se sont battues pour l’enlever. Par rapport à ces femmes, c’est une insulte que de tolérer le voile à l’école. Le voile souligne l’apartheid des femmes. La loi est un moyen symbolique de réaffirmer la laïcité et l’égalité entre les hommes et les femmes. Les utopies laïques et féministes sont deux alliées naturelles, des enfants des Lumières du XVIIIe siècle. Elles réfutent la croyance et la foi pour préférer la raison et l’explication. Elles grignotent sur les territoires des trois grandes religions monothéistes, toutes les trois machistes. Je suis une des fondatrices de la Coordination féministe et laïque (CFL). Nous allons essayer en 2005 de célébrer la laïcité et le droit des femmes à travers de nombreuses manifestations.

P.P. : Les associations féministes aujourd’hui sont-elles encore utopistes ?

A.Z.
: Notre féminisme était utopique dans la mesure où il refusait les structures classiques de l’institution. Du coup, le mouvement a éclaté à force de refuser tout fonctionnement, par peur de voir se reconstituer le pouvoir. Aujourd’hui, la CNDF (Coordination nationale des droits des femmes) est très institutionnalisée. Nous sommes confrontées à un dilemme : exister aux yeux de la société et fonctionner avec tout ce que cela implique de mode de pouvoir, ou le refuser et perdre en visibilité.

Les associations féministes gèrent l’oppression des femmes dans ce qu’elle a de plus ingrat. Mais, l’utopie féministe est loin d’être morte. L’utopie paraît stérile quand elle n’a pas de contact avec la réalité. Tout l’art est d’établir des passerelles entre elles. Beaucoup de militants des années 1970 ont renoncé à leur utopie parce que la société n’a pas évolué comme ils le voulaient. Or, le changement a son rythme. Une personne qui entreprend une psychothérapie patiente des années avant d’obtenir quelques petites transformations. C’est encore bien pire au niveau de la société, en raison du nombre important de paramètres. En trente ans, j’ai vécu des bouleversements extraordinaires que rarement des êtres humains ont pu vivre. L’utopie féministe n’est pas du tout impossible et je n’ai rien renié : je n’ai renoncé à rien.

Propos recueillis par Amanda Petitgrand

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