Non, les livres qui paraissent aujourd’hui en France ne sont pas tous à ranger dans la catégorie autofiction nombriliste, certains parlent de la société, d’autres d’économie, certains même d’économie sociale. Quelques coups de cœurs.

Raoul. Portrait de mon père en Français d’Empire

François Salvaing

Ed. Stock, 369 p., 19,50 euros

L’Empire c’est l’empire colonial français, ou, comme le dit l’auteur, « ce que l’on appelle une maladie de longue durée », racontée dans ce très beau livre, dans une langue très belle. Pour écrire Raoul, François Salvaing est parti des notes de son père (dont il s’était déjà servi pour Casa, 2003, éd. Stock), voyageant sur les traces de celui-ci de Marseille à El Kelaa M’Gouna au Maroc.

Le récit a la forme d’une enquête documentaire. Mais c’est une enquête lyrique, pleine de colère, magnifique dénonciation de la colonisation. C’est aussi le portrait d’un entrepreneur, puisque Raoul Salvaing, fils de concierge, était un petit patron d’Industrie dont le livre décrit les affaires, les espoirs, les déceptions (notamment au moment de la décolonisation) ainsi que le racisme. On est au cœur de l’articulation entre l’histoire intime et la « grande » histoire. François Salvaing est également l’auteur de La Boîte (1998, éd. Livre de poche), sur l’entreprise.

Un certain Felloni

Michèle Lesbre

Dessins de Gianni Burattoni

Ed. Sabine Wespieser, 160 p., 18 euros

1943, Felloni, pris dans une embuscade fasciste, est exécuté. Alors qu’il agonise, lui reviennent en mémoire l’amour de Sandra, les tiraillements politiques à Ferrare, le delta du Pô, le fleuve qui « charrie le limon des plaines, les vomissures industrielles, les bruits de vapeur et de ferraille »…

Un récit très poétique d’une auteure talentueuse, celle de Nina pas hasard (Seuil, 2001, sur une adolescence ouvrière dans le nord), avec des illustrations magnifiques et d’une grande sobriété, chez un très bon éditeur indépendant.

Les années inutiles (Los anos inutiles)

Jorge Eduardo Benavides

Ed. Balland, 495 p., 24 euros

Un ouvrage tissé sur les récits intérieurs de Sebastian, étudiant en droit à Lima, Rafael, un journaliste qui se retrouve tabassé et abandonné dans un bidonville, mais aussi Mosca, Alfonso et Luisa, « Indiens » ballottés d’un bidonville à l’autre. Sur fond de dénonciation de la corruption politique des années Fujimori. Dans un style très dense qui mêle des métaphores très écrites à un langage très oral.

La place des invisibles

Anne Hirsch (avec Maria Nowak)

Ed. JC Lattès, 2004, 300 p., 18 euros.

Un roman sur l’économie solidaire ! Anne Hirsch est la fille de Maria Nowak, fondatrice de l’Adie (Association pour le droit à l’initiative économique) et figure de proue du microcrédit en France. Certes, la place des invisibles peine à prendre la forme d’un véritable roman, et ressemble davantage à un reportage dans une cité imaginaire, parmi ces « exclus » qui se lancent dans la création d’entreprise. Mais on y trouve de beaux portraits : Madame Bichette, qui en assez de vendre de la lingerie au noir et veut sa propre boutique, Samba, chômeur et fils de député qui milite pour l’impôt pour tous, Djamila…

Surtout, on y apprend plus sur les finances solidaires qu’en lisant n’importe quel ouvrage savant. Et le livre évite les écueils du genre : il ne présente pas la création d’entreprise comme la panacée, et s’interroge sur le don, l’échange, la dette, la notion d’aide, sans offrir de réponses toutes faites.

Nuit obscure

Li Ang

Ed. Actes Sud, 194 p.

Cela commence comme une sorte de “Dallas” taiwanais. Le lecteur suit Huang Chengde, qui dirige à Tai Pei une entreprise d’électronique. On est au cœur de ses affaires – des spéculations boursières soigneusement décortiquées par l’auteure -, au cœur des jeux d’argents, des jeux de pouvoir et des jeux érotiques auxquels s’adonnent les personnages qui l’entourent. Ils le font avec une grande inconscience, alors qu’on sent bien que tout cela est grave et que tout cela est dangereux. Il plane une menace… celle de la crise asiatique ? Pas uniquement. A travers le personnage de Li Lang, la femme de Huang Chengde, on découvre également la condition de la femme taiwanaise, la soumission volontaire, intériorisée.

Huang Chengde, pris dans un dialogue qui constitue en fait la trame même du récit, remonte dans son histoire intime, où l’on trouve un certain nombre de clés psychanalytiques. Nuit obscure débute dans un style très classique, très descriptif, presque balzacien. Puis, Ye Yuan, journaliste sans scrupules, se met à citer Confucius à Ding Xinxin, figure de la femme moderne “libérée”, et on se rend compte qu’imperceptiblement le roman a basculé dans une forme de récit plus elliptique, plus orientale, plus obscure. On est donc aussi, par la forme choisie par Li Ang, au cœur de la tension entre tradition et modernité. Surtout, l’auteure nous transmet ainsi un message philosophique lointain, une réflexion pleine de recul, sur le capitalisme, et la soif de domination qu’il recouvre. Très fort.

Raptus

Diane Meur

Ed. Sabine Wespieser, 208 p., 20 euros

Mathieu Wirth, étudiant, est le fils d’un député socialiste, qui est également un trotskiste-lambertiste infiltré. Ses souffrances quand il découvre la « trahison » de son père. Dans un récit très beau, où la narratrice est à la fois invisible et proche… comme la figure de la mère de Mathieu, peut-être, disparue. Un roman subtil sur le lien entre le religieux et le politique. Très beau.

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Au sujet de Naïri Nahapetian

Naïri Nahapétian est née à Téhéran de parents arméniens. Elle a quitté l'Iran à l'âge de 9 ans, après la Révolution islamique. Elle vit à Paris.Journaliste free-lance durant plusieurs années, elle travaille actuellement pour le mensuel Alternatives économiques.Elle est l'auteure de l'essai L'Usine à vingt ans paru dans la collection « Bruits » (Les petits matins/Arte éditions, 2006) et publie régulièrement des nouvelles, notamment dans les revues Rue Saint Ambroise

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