20 janvier 2004

Mange ta soupe !

Vers 18 heures 30, le 13 novembre 2003, j’étais invité à dîner par des compagnons de la communauté Emmaüs de Rouen, juste avant de faire une petite intervention publique dans une salle municipale. Manière de participer à une semaine d’événements pour fêter les quarante ans d’existence de la communauté locale.

Tout de suite, en m’installant à table, ce souper qui s’annonçait si simple en vérité a dilaté de l’enfance, mon enfance.

Mémoires et odeurs affleuraient et me venaient tout d’un coup avec des souvenirs de soupe familiale, de marmite sur le feu, des images fortes d’une époque où j’étais tout minot, et, où, si je voulais grandir, fallait que je mange comme les grands, les vieux, les adultes quoi, une bonne grosse soupe aux légumes, avec du pain, un morceau de lard ou de fromage… J’avais pas encore droit au verre de vin, mais je pouvais lapper mon fond d’assiette, baigné d’un peu de lait, en faisant du bruit, dans un complice regard alentours qui croisait toujours un clin d’œil, un sourire … Tout juste avant, j’aidais à mettre le couvert, mettre la table… d’autres diraient dresser…

J’ai eu une impression étrange… Etait-ce un de mes plus mauvais ou meilleurs souvenirs d’enfance ?… « Si tu ne manges pas ta soupe, tu auras rien d’autre »!

J’ai sans doute mal vécu, à l’époque, cet espace empreint de contrainte où il faut finir l’assiette, et je garde pourtant un bon souvenir de cette manipulation affective qui offrait l’accession à un espace collectif où mots et mets, tout se goûte, tout s’écoute. Plaisirs d’un « vivre ensemble » où, même un peu forcé, le p’tiot se gavait avec plaisir de nourriture et de paroles. Eveils à la sensualité, à la socialité.

En fait, j’ai quasiment mangé en silence ce soir là. Mes compagnons de tablée n’étaient pas trop locaces et j’étais sans doute intimidé par le fait d’être dans un lieu d’histoires. Des histoires humaines qui construisent de la coopération, du collectif. Mais, sans doute aussi, tout accaparé par le fait de me raconter intérieurement et de goûter à ces relents de ma propre histoire.

Ces moments de ré-ancrages m’ont évité le trac habituel, parce que cela m’ouvrait un sacré appétit des mots, un très gros désir d’échanges. Je me sentais bien parce que j’étais redevenu le tout p’tiot, toutes ouies et yeux grands ouverts aux autres lorsque, plus tard dans la soirée, j’ai commencé à prendre la parole, assis au bas de l’estrade, face au public.

Vous qui vous êtes mis d’un coup à vous interpeller mutuellement dans la salle, saurez-vous jamais comme j’ai apprécié ces humanités naturelles là. J’étais venu discourir sur la solidarité, la richesse… et je me trouvais comme dans une grande famille. Nous étions en fraternité et aurions pu sans doute prolonger encore des heures et partager alors au petit matin une soupe à l’oignon, un quignon de pain aillé et une « boutanche » de rouge même ordinaire… juste avant que d’aller – pour de bon – le refaire, ce putain de monde.

Allez, adultes que nous sommes, quelles motivations nous faudrait-il pour arrêter de « barjaquer » beaucoup et satisfaire enfin nos envies, qui fleurent peau, d’un peu agir ensemble ?

Mais par quels plus grands qui ordonnent le monde sommes-nous tout intimidés ? Sommes-nous ou nous sentons-nous encore trop malingres, petits, intimidés et/ou en respect… Alors qu’à nos âges et à l’heure qu’il est, l’équilibre entre ordre et désordre n’est vraiment plus de mise, n’est plus à trouver.

Juste avant de vous quitter, comme un encouragement bienveillant, pour satisfaire nos besoins et désirs de constructions sociales, m’est venue à l’esprit une idée que j’ai pourtant alors gardée pour moi : m’adresser à toutes en même temps qu’à chacune des personnes présentes en clôturant mon intervention par un « Si tu veux grandir, mange ta soupe ». Comme un mot d’espoir dans l’ombre d’un passé nourrissant à (re)construire. Un mot de ma faim, en quelque sorte.

Le texte ayant servi de support à l’intervention de Jean-Patrick Abelsohn est disponible dans l’espace « Reconsidérer la richesse« 

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