700 000 femmes accouchent chaque année en France et 220 000 subissent une
interruption volontaire de grossesse. Reste, le droit des femmes à recourir à
l’avortement est menacé par un réseau très organisé et la loi de 2001 sur
l’avortement et la contraception n’est pas toujours appliquée. Une situation donnant lieu à des affrontements entre les pros et les antis IVG.

Jeudi 18 décembre, 19h, métro Saint-Ambroise à Paris. A quelques dizaines de
mètres du siège de la fédération nationale du Mouvement français pour le
planning familial (MFPF), deux groupes de manifestants s’opposent, séparés
par des CRS.

Sur la droite, une cinquantaine de militants anti-avortement brandissent des images de fœtus ou de spectres empoignant des haches. Chapelets à la main, ils psalmodient des prières en latin et distribuent des tracts à la sortie du métro. L’association SOS tout-petits est pilotée par Xavier Dor, condamné à de multiples reprises pour entrave à des interruptions volontaires de grossesse (IVG). « Le Planning familial est l’organisation qui tue le plus depuis l’origine de l’humanité. Elle vient tout droit du diable », dit-il. Désignant ainsi les militants pro-avortement, situés de l’autre côté du cordon de CRS. « Nous prions pour ces gens », poursuit-il.

Xavier Dor a fondé son association en 1986. Son activité principale consiste à diriger des commandos anti-IVG dans les centres d’avortements, à l’image de ceux organisés aux Etats-Unis : « Nos émeutes étaient devenus intenables et le centre d’avortement rue Ordener, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, a fermé en 1998 », se réjouit-il. « C’était un abattoir pour enfants », renchérit un manifestant. Pour ces militants, la femme est réduite à son rôle génital : « C’est l’enfant, la tendresse, la permanence », écrivent-ils dans leurs tracts.

Proches du Front national, ils rejettent, en vrac, la contraception, l’avortement, l’euthanasie, Sodome et Gomorrhe, (…), l’immigration sauvage et affirment que « la France perd son sang et son âme ».

Depuis quelques mois, leurs attaques ont pour cible le MFPF. Le 27 novembre dernier, les anti-IVG s’en sont pris au siège départemental de Paris dans le deuxième arrondissement. Plusieurs centaines de contre-manifestants s’étaient alors rassemblés à l’appel du MFPF.

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« Il n’y a pas d’attaque frontale mais un glissement dangereux »

Ce 18 décembre, les contre-manifestants sont moins nombreux, une petite
cinquantaine, l’appel ayant été lancé à la dernière minute par l’organisation anarchiste Scalp-Reflex. Des antifascistes, quelques mouvements féministes et de lesbiennes, ont répondu présent, déterminés à défendre le droit à l’avortement. Rassemblés de l’autre côté du boulevard Voltaire, ils donnent de la voix pour provoquer les intégristes. On peut entendre : « Cathos, fachos, machos, vous nous cassez le clito ! » ou « Ah, si Marie avait connu l’avortement, on n’aurait pas tous ces emmerdements ! ». D’autres slogans, tels que « Avortement, contraception, libres, gratuits pour tous », ont une résonance plus politique.

Virginie, militante à Scalp-Reflex, s’inquiète du contexte politique de remise en cause de la liberté des femmes à disposer de leurs corps : « Il n’y a pas d’attaque frontale mais un glissement dangereux », prévient-elle. Elle prend pour exemple l’éviction, au Conseil supérieur de l’information sexuelle, de la Coordination des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception (CADAC) et de l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens, par un arrêté ministériel du 29 juillet 2002. Elles ont été remplacées par l’Association des familles catholiques et par Familles de France. « Ces deux structures se sont illustrées dans le mouvement anti-PACS », dénonce-t-elle.

Les Furieuses fallopes, groupe féministe non mixte, se distinguent avec leur drapeau rose bonbon : « On est là en réaction à la manif anti-IVG. Il est important de redire qu’on ne laisse pas tomber le droit à l’avortement. Âgées d’une vingtaine d’années, elles sont conscientes que cet acquis a de nombreux détracteurs. « La
pression des lobbies catholiques se fait de plus en plus ressentir. Pour la première fois depuis 13 ans, la Marche pour la vie et contre la culture de mort a eu le droit de rentrer à la basilique du Sacré-Coeur, le 18 octobre dernier. On compte parmi les promoteurs de cette retraite aux flambeaux Xavier Dor et des membres et élus du FN », précisent-elles.

Au siège national du MFPF, une conférence de presse a été organisée ce même
jour afin d’informer le public des pressions qui menacent le droit à l’avortement. « Les opposants à l’IVG sont de plus en plus visibles », s’insurge Maïté Albagly, représentante du MFPF. Jusqu’ici, ils s’en prenaient aux centres d’avortement. Mais, depuis le 27 novembre, ils nous attaquent personnellement. Ce jour-là, nous avons appelé à une contre-manifestation. Nous avons rassemblé 2500 personnes en une journée. Cela signifie que nous sommes intouchables. Mais nous ne voulons pas nous épuiser dans des contre-manifestations. Nous avons écrit à l’ensemble des maires de Paris. Ils ont une responsabilité à tenir dans la défense de la loi. Certes, les anti-IVG ont le droit de manifester mais la préfecture ne devrait pas les autoriser à manifester devant nos locaux ».

De nombreux obstacles entravent l’application de la loi

La loi du 4 juillet 2001 sur l’IVG et la contraception a allongé de deux semaines le délai légal pour interrompre une grossesse, passé à 12 semaines. Les femmes mineures peuvent maintenant garder le secret et obtenir une dérogation pour avorter sans l’autorisation de leurs parents, à condition qu’elles soient accompagnées d’un adulte de leur choix. L’IVG par méthode médicamenteuse sans hospitalisation (au plus tard sept semaines après les dernières règles) est prévue par la loi. La dépénalisation de l’avortement ouvre la voix à une information libre : trois séances d’éducation sexuelle doivent normalement être délivrées dans les établissements scolaires.

Bien que cette loi marque un progrès du droit des femmes, de nombreux
obstacles entravent son application. Outre le fait que les décrets ont été
publiés dix mois après la promulgation de la loi, des dysfonctionnements
sont constatés par les associations. « On nous a signalé des dérapages sur le
droit au secret des mineures : les petits copains majeurs ne sont pas
toujours acceptés comme adulte accompagnant. Autre exemple, les parents sont
parfois informés de l’IVG lorsqu’ils reçoivent les feuilles de sécurité sociale ou quand ils apprennent l’absence de leur fille à l’école », dénonce Maïté Albagly. D’autre part, les séances d’éducation sexuelle ne sont pas mises en place, faute de budget ».

Les femmes qui choisissent d’avorter sont confrontées au manque de structures pratiquant l’IVG et au manque de praticiens, qui peuvent refuser cette intervention en invoquant la clause de conscience. « L’acte n’a pas été revalorisé depuis 13 ans. Il est mal reconnu et mal payé. Avec l’apparition du sida, les médecins sont dans l’obligation d’utiliser du matériel jetable. Tout cela a un coût. Conséquence : les cliniques privées ne font plus de bénéfices. Elles ferment leurs structures d’accueil IVG et les hôpitaux publics sont engorgés », déplore Maïté Albagly.

A Paris, 6 cliniques sur 11 ne pratiquent plus l’IVG, ce qui représente 2829 places en moins par an. L’enthousiasme militant des médecins qui réclamaient la légalisation de l’avortement dans les années 1970 n’est plus d’actualité. « Les temps d’attente pour obtenir une place en bloc opératoire sont de trois semaines.
Des femmes qui étaient dans les temps pour avorter se retrouvent hors délais. Elles n’ont plus d’autres solutions que de partir à l’étranger et de payer plein tarif », poursuit Maïté.

L’IVG par aspiration avec anesthésie coûte 189,68 euros. La méthode médicamenteuse, 201 euros. La sécurité sociale prend en charge 80 % du tarif de base. Le tarif est souvent plus élevé dans les cliniques privées. Les Pays-Bas et la Grande-Bretagne sont les deux seuls pays de l’Union européenne à autoriser l’avortement dans des délais plus long. En dehors des frais de transport, le prix s’élève à 430 euros jusqu’à 17 semaines et à 730 euros jusqu’à 22 semaines aux Pays-Bas. Des prix qui laissent perplexe.

Bref, entre la difficulté d’appliquer la loi et les menaces des militants « pro-vie », le droit à l’avortement pourrait bien être menacé en France. Un droit gagné de haute-lutte en 1975.

L’amendement Garraud

L’amendement Garraud a été voté par les députés une première fois le 20 mai 2003 par le biais d’un projet de loi contre la violence routière. Face à la mobilisation des militants des droits des femmes, les sénateurs l’ont écarté. Les députés l’ont adopté pour la deuxième fois, le 27 novembre 2003, sous couvert de la loi sur la grande criminalité. Cet amendement crée un nouveau délit d’interruption volontaire de grossesse par maladresse ou inattention. « Il existe déjà dans le code pénal un article – le 223.10 – qui prévoit que « l’interruption de la grossesse sans le consentement de l’intéressée est punie de cinq ans d’emprisonnement et de 1500 euros d’amende ». Il s’agit de donner à l’embryon le statut juridique de personne », dénonce Maïté Abagly. Le 17 janvier, la commission de loi du Sénat l’examinera à nouveau. Deux solutions sont à envisager : soit Dominique Perben, ministre de la Justice, le retire, soit il est examiné par les sénateurs le 20 janvier et peut-être voté.

Pour en savoir plus sur [l’avortement->
http://www.planning-familial.org/themes/theme03-avortement/index.html]

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