Arakis est le nom de l’association créée par Erick et Mariette Passard, pour devenir famille d’accueil. Aujourd’hui 8 familles et une quinzaine de jeunes, venus essentiellement d’Europe de l’Est et d’Afrique, se retrouvent dans le cadre de ce projet. Mais dans le cas des Passard, les enfants accueillis viennent se mêler aux enfants naturels et adoptifs du couple ! Rencontre avec une famille mosaïque, dotée d’une détermination contagieuse.

La cuisine est fonctionnelle. Trois grands frigos sont alignés contre le mur du fond. Des meubles le long des deux autres. Une grande table en bois est au milieu. De l’autre côté de la pièce, des canapés. Une bibliothèque. Et deux chiens. Assis à la table, autour d’un café, Mariette et Erick Passard racontent leur parcours jusqu’à devenir famille d’accueil, puis créer l’association Arakis (1). Le déjeuner, plus tard, réunira une partie de leur grande famille, composée d’enfants « faits maison », d’enfants adoptés et d’enfants accueillis, âgés de 14 à 20 ans.

Ils habitent une maison à Pierrelatte, près de Valence. Erick était chauffeur de poids lourds, et Mariette conductrice de camions, jusqu’à ce qu’ils soient « traumatisés » par un de leurs collègues :  » Il a repris des études et obtenu un diplôme qui nous a impressionnés. On s’est dit : c’est possible ! Et tout ce qu’on fait depuis repose sur ce « c’est possible » « . Erick est aujourd’hui éducateur spécialisé, et Mariette institutrice. Ils sont parents de trois fils « faits maison », âgés de 16, 23 et 25 ans.  » Après le troisième, on s’est dit que les filles, on ne savait pas faire ! rigole Mariette, donc on a décidé d’adopter « . Plutôt qu’une seule fille, c’est une fratrie de quatre enfants venus d’Ethiopie qui s’est installée en 1992. La plus jeune, Anne (2) avait trois ans, et son frère Guillaume, 7. Les deux sœurs aînées étaient adolescentes. Le couple a proposé à ces dernières soit de les parrainer si elles souhaitaient rester en Ethiopie, soit de les adopter en France. Elles ont choisi de quitter l’Ethiopie. Aujourd’hui, toutes deux habitent à l’étranger, l’une en Angleterre, l’autre à la Réunion avec son mari et sa fille.

Une porte claque. Des bruits de pas se font entendre quelque part dans la maison. Vera,18 ans, entre pour dire bonjour, suivie de Nathalie, discrète jeune fille rwandaise de 17 ans. Vera a un large sourire. Albanaise, au teint clair, elle est venue en France avec sa sœur Béa, en novembre 2001, et elles vivent avec les Passard depuis deux ans. Vera porte depuis peu des tresses africaines avec lesquelles joue Nathalie, comme une sœur ou une copine de lycée. Elles repartent, pour ne réapparaître qu’à l’heure de déjeuner.

Mariette et Erick Passard

De l’adoption à l’accueil

 » Petit à petit, au fil de rencontres et de conversations, nous avons souhaité accueillir d’autres enfants « , explique Mariette.  » Nous avons rédigé un projet éducatif pour devenir un lieu de vie, poursuit Erick, et l’avons envoyé aux services sociaux des conseils généraux de Marseille et de Lyon, juste pour savoir ce qu’ils en pensaient, dans un premier temps.  » Le responsable de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) de Lyon juge le projet intéressant, et il a justement besoin de placer un enfant. Pris de court, Erick et Mariette hésitent, puis finissent par « craquer ». Damien est arrivé fin avril 2001, il avait 16 ans et demi et venait d’Albanie. L’association Arakis a été créée dans la foulée, pour soutenir et donner un cadre au projet.  » Heureusement que Damien est arrivé si vite, ajoute le couple, ça nous a donné le courage de continuer à nous débattre avec l’administration pour faire vivre ce projet. On ne pouvait pas le laisser tomber !  »

Aujourd’hui, ce sont huit familles qui accueillent quinze jeunes au total dans le cadre d’Arakis. Toutes sont installées dans la région, et sont des amis ou connaissances des Passard (qui hébergent pour leur part six des quinze adolescents). La plupart de ces jeunes sont des « mineurs isolés », venus de l’étranger sans leurs parents ; les autres sont placés pour diverses raisons, telle la rupture familiale. Mariette précise que les mineurs isolés accueillis par Arakis sont issus de la classe moyenne de leur pays. Ainsi ils ont une personnalité bien structurée, et font preuve d’une certaine résilience face aux expériences traumatiques qu’ils ont subies.

L’idée de parents « relais »

Dans leur rapport aux jeunes, les familles d’Arakis se fondent sur la notion de « relais ».  » Nous ne cherchons pas à remplacer les parents des gamins, précise Mariette. Au contraire, nous les encourageons à rester en contact et à appeler régulièrement leur famille… ou ce qu’il en reste  » La mère de Vera et Béa est déjà venue passer un Noël, comme la mère de Nathalie cette année.

Le moment du repas approche, et la cuisine se remplit. Le couvert est mis à plusieurs, avec une place en trop : difficile d’avoir à l’esprit des chiffres exacts avec une maison aussi pleine ! C’est d’ailleurs Kilian, fils cadet paraissant plus âgé que ses 23 ans, et non pas ses parents, qui donne les chiffres précis concernant Arakis, comptant méthodiquement chaque famille et chaque jeune parmi les noms lancés par Erick et Mariette.

La tablée réunit une partie seulement des enfants qui vivent actuellement avec les Passard. Beaucoup de filles en ce moment, à la grande joie de Nathalie, Anne et Vera, qui expliquent, hilares, que, désormais, elles dominent les garçons :  » Ils n’osent même plus parler à table, s’exclame Vera, alors qu’avant on était soumises !  » Anne s’insurge contre ce terme qui lui déplaît. Peu importe : Vera rigole…

Chacun se sert dans les nombreux plats, sauf Nathalie.  » Mais mange donc ! « , encourage gentiment Kilian. Nathalie sourit à sa remarque, tandis que les autres – Vera, Anne, Thomas (16 ans, le plus jeune fils des Passard) et Joseph, angolais de 17 ans – éclatent de rire. Explication : d’origine tutsi et hutu, chrétienne et musulmane, Nathalie fait le ramadan. Les « vannes » fusent, surtout de la part de Thomas. L’atmosphère autour de la table est chaleureuse, mélange de réunion familiale et de cantine de lycée.

Portrait de famille

Relations fraternelles

Une famille atypique ? Les enfants ne le vivent pas ainsi.  » Elle n’est ni atypique ni bizarre répond Anne. Je n’y pense même pas.  » Quelle que soit leur « origine » (biologique, adopté ou accueilli), les jeunes ne ressentent pas de différence de traitement.  » On est en famille ici, explique Vera. Erick et Mariette sont devenus presque nos parents. On s’entend bien « . Au sujet de Kilian, Thomas et Frédéric, Mariette dira simplement que ses enfants  » ont pu, il est vrai, se sentir lésés. Mais il n’y a jamais eu de gros clash à ce sujet « .

Reste que chacun, et c’est une particularité touchante, a le souci d’éviter des « prises de tête inutiles » à Mariette et Erick. Le plus souvent, les enfants s’efforcent donc de régler entre eux les « embrouilles ». Vera et Anne hésitent avant de donner un exemple de situation où Erick et Mariette devraient être appelés à la rescousse. Pleines de tact, elles citent le cas d’une personne qui aurait vraiment du mal à s’intégrer au groupe parce qu’elle ne s’entend pas avec un ou plusieurs autres. L’exemple n’est pas théorique, et la situation semble actuelle, mais elles prennent soin de ne pas citer de nom, comme pour éviter de stigmatiser ou de dénoncer la personne en question.

Ensemble, toujours dans la cuisine, après manger, Nathalie, Joseph, Vera et Anne racontent comment ils sont arrivés ici. Hormis Anne, qui ne se souvient de rien avant son adoption, chacun a une histoire douloureuse. Nathalie, envoyée rejoindre ses frères en France, pour fuir la mort au Rwanda. Vera et sa sœur qui ont quitté l’Albanie laissant leur mère. Et Joseph,  » ce grand gaillard qu’a pris un coup de trop sur la tête « , selon Erick, qui en parle avec une tendresse évidente, entre rire et larmes. Il a fui l’Angola en juin 2001 et raconte son histoire de façon confuse et distante, aidé par Vera et Mariette, encouragé par l’écoute des autres. Il faisait du foot. Des « chefs » ont décidé qu’il devait « faire soldat », et il y a eu des « problèmes » : un des chefs a tenté de voler des armes à l’armée, et tout le groupe a atterri en prison, y compris Joseph. Un ami de son père a sorti l’adolescent de prison, l’a caché chez lui pendant un mois, a payé ses papiers, un visa et un billet d’avion pour la France. Lorsque Joseph les a appelés de Pierrelatte, ses parents, sans nouvelles de lui depuis des mois, le croyaient mort ! Ils lui ont appris que les militaires avaient « pris » son petit frère, c’est-à-dire qu’ils l’avaient tué. Parlant de sa vie ici, il dit qu’il est calme. Il aime les chevaux. Et ne pense pas encore à retourner en Angola.

Tournés vers l’avenir

Les enfants accueillis ici ont pour point commun leur envie de tourner le dos au passé. S’intégrer dans une famille française, apprendre une nouvelle langue… autant de questions balayées par des réponses brèves, sur le ton de l’évidence. Bien sûr, c’était difficile au début. Mais tous sont désormais ancrés dans le présent, avec de saines envies pour l’avenir. Nathalie veut faire médecine, ou du droit, tandis que Véra, aujourd’hui en première L, et le regard qui pétille, souhaite devenir juge pour enfants.  » Ces mômes n’ont plus de larmes, s’exclame Mariette, les yeux rougis, ils ont fait le choix de la vie « . Des citoyens du monde, bien décidés à se réaliser.

(1) Arrakis est le nom de la planète dans Dune, de Frank Herbert. On y trouve l’épice qui permet à chacun de développer ses qualités cachées et d’accéder à la liberté. Un « r » a été enlevé pour ne pas avoir à payer de droits sur le nom.

(2) Les prénoms des jeunes ont été modifiés.

Contact : Association Arakis,

5, bd Chandeysson – 26700 Pierrelatte

Tél. / Fax : 04 75 96 46 59

Les mineurs isolés en France

Difficile de connaître le nombre exact de mineurs isolés sur le territoire français. En 2002, la police aux frontières a déclaré que 985 jeunes étaient arrivés à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, ce qui représente une stagnation. Mais les services de l’ASE (Aide sociale à l’enfance), qui dépendent des départements, parlent d’une augmentation, avec 1348 mineurs pris en charge. De son côté, le parquet de Paris assurait que 1400 enfants lui avaient été présentés.

Selon un rapport rédigé par le préfet d’Ile-de-France en 2003, les mineurs isolés viennent en majorité de Chine, de Roumanie et d’Afrique de l’Ouest. Le rapport présente plusieurs « types » de mineurs isolés : ceux qui arrivent en France par le biais de passeurs, envoyés par leur famille dans l’espoir d’étudier et/ou de travailler ; les jeunes exploités par des filières de prostitution ; et enfin un « nombre limité » de jeunes fuyant des zones de troubles ou de guerre et que  » la France se doit évidemment d’accueillir « .

L’Anafé (Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers) publie ce rapport, ainsi que ses réserves par rapport aux propositions du préfet (qui préconise de renvoyer un maximum de jeunes dans leur famille et pays d’origine). Elle critique notamment le projet de doubler le temps passé en zone de rétention (qui pourrait passer de 20 à 40 jours) et surtout de modifier un article du code civil qui permettait jusqu’ici aux mineurs isolés d’obtenir quasi automatiquement la nationalité française (et qui deviendrait plus restrictif).
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Au sujet de Louise Bartlett

Anglaise installée en France, j’ai adapté des scénarios, pièces de théâtre, synopsis, campagnes de pub, articles de presse écrite (tourisme et cinéma). J’ai coordonné le projet multimédia Territoires de fictions, composé de « POM » (petites œuvres multimédia, des montages animés de photos, création sonore, illustrations…), diffusées sur lemonde.fr. J’ai également assuré la représentation du projet lors de festivals en France et à l’étranger. Après plusieurs années à la rédaction en chef de titres de presse écrite, j'ai suivi en 2013 une formation d'assistante de production au CEFPF (production audiovisuelle), pour collaborer à l'écriture et à la réalisation de contenus (documentaires, reportages, magazines) pour tous types d’écrans (TV, ciné et web).

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