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En dehors des entreprises de l’économie sociale et solidaire, aucun représentant du monde entrepreneurial ne participera officiellement au Forum social Européen (FSE). Annick Coupé, membre du secrétariat de l’organisation du FSE et porte-parole nationale de l’Union syndicale G10 solidaires justifie ce choix et explique que le FSE est avant tout une rencontre des mouvements sociaux. De son côté, Sylvain Breuzard, chef d’entreprise et président du Centre des Jeunes Dirigeants d’entreprises (CJD) regrette ce parti-pris radical et plaide pour une attitude d’ouverture et de dialogue. Interviews croisées.

Entretien avec Annick Coupé :

« Avant tout, une rencontre des mouvements sociaux »

Annick-2.jpg Place Publique : Y aura-t-il des entreprises au FSE dans le cadre des séminaires et des ateliers ?

Annick Coupé : La réponse est simple : il n’y aura aucune entreprise au FSE. Mais si des représentants d’entreprises souhaitent venir participer à des débats, ils sont les bienvenus, comme tout citoyen.

P.P. : Pourquoi cette position ? Craignez-vous d’apparaître complaisant vis à vis du capitalisme ou de donner le sentiment d’abandonner un certain radicalisme ?

A.C. : Ce n’est pas du tout la raison. Le FSE est avant tout un rendez-vous des mouvements sociaux et nous en sommes aux prémisses. Les mouvements sociaux se sont rencontrés pour la première fois à Florence l’an dernier et ils commencent un travail en commun. Ils doivent renforcer leurs actions. Mêler les entreprises à ce travail serait déplacer le débat.

Pour le moment, il nous faut définir les priorités que nous entendons fixer face aux échéances importantes au niveau européen en 2004. Nous allons débattre sur les initiatives à prendre, les campagnes à lancer. Ensuite, nous porterons cela au niveau de l’Union européenne, des pouvoirs publics et des entreprises, nous appuyant sur les débats du Forum.

P.P. : Faire ce choix, n’est-ce pas vivre dans une bulle loin des réalités économiques ?

A.C. : Nombre de syndicalistes présents au FSE se confrontent chaque jour dans leurs entreprises aux questions de justice sociale, de démocratie dans l’entreprise et de développement durable. Ils tentent de faire évoluer les choses. A la Poste, par exemple, un débat sur le développement durable est engagé auquel participent les syndicats. Mais en France, on a le sentiment que les entreprises ont comme principal ressort la rentabilité à court terme. Il n’y a pas beaucoup de place pour discuter sur toutes ces questions et sur les alternatives possibles. La situation est très coincée. Un processus comme le FSE en donnant du dynamisme aux participants leur permet de poser les questions dans leur entreprise et de demander des comptes.

P.P. : Aux Forum Sociaux Mondiaux (FSM) à Porto Alegre, il a été question de l’éthique au sein des entreprises ; au sommet de la Terre à Johannesburg en septembre 2002, un rapprochement s’est esquissé entre entreprises et ONG. Voulez-vous rompre avec ces tendances ?

A.C. : J’ai l’impression qu’au Brésil, la situation des inégalités est tellement criante qu’elle perce au niveau de quelques entreprises. Ce qui s’est passé à Johannesburg est intéressant. Mais cela n’est arrivé que parce que les citoyens ont montré leur poids. De plus, ce ne sont que certaines entreprises qui ont marqué leur intérêt. Si les Forums continuent, le mouvement pourrait aller vers les entreprises mais je dois dire que fondamentalement je ne crois pas à la bonté des entreprises.

P.P. : Seules les entreprises de l’économie sociale et solidaire seront présentes au FSE, n’est-ce pas un peu réducteur ?

A.C. : Les entreprises de l’économie sociale et solidaire sont là pour témoigner que des alternatives sont possibles. Mais je reconnais que ne s’en tenir qu’à cet aspect de l’économie est un peu réducteur. Personnellement, j’estime que la constitution d’un village de l’économie sociale et solidaire ne règle pas du tout le problème. La vraie question est de savoir s’il existe un espace possible où les entreprises puissent s’inscrire dans cette réflexion. Ou, dit autrement, si les entreprises peuvent fonctionner autrement que sur les seuls critères de rentabilité et de taux de profit pour les actionnaires !

Entretien avec Sylvain Breuzard :

« Il est fondamental d’ouvrir le dialogue »

Sylvain-3.jpg Place Publique : Les entreprises, hors celles de l’économie sociale et solidaire, seront absentes du FSE. Vous le regrettez ?

Sylvain Breuzard : J’estime que pour faire progresser des idées, il est fondamental d’ouvrir le dialogue. Je ne crois pas aux stratégies d’affrontement. On le voit actuellement en France : quand les gens arrivent à dépasser leurs propres intérêts, cela peut donner des résultats, comme le dernier accord sur la formation professionnelle. Je trouverais positif que le FSE intègre ce principe d’ouverture, sinon il y a risque de s’enfermer dans un microcosme. C’est en ce sens que j’ai envie de dire aux décideurs : « si vous ouvrez la porte, nous serons là »

P.P. : De manière générale, les mouvements sociaux et citoyens présents au FSE se méfient beaucoup des entreprises. Pouvez-vous comprendre cette position ?

S.B. : Je comprends qu’il y ait une certaine prudence, mais le discours globalisant est absolument réducteur. Il y d’un côté les grands groupes multinationaux et de l’autre des entreprises de plusieurs milliers de salariés et les PME. Alors, cessons l’amalgame ! Le CJD ne cautionne pas les entreprises qui poursuivent uniquement une finalité financière. Sa démarche est tout autre : nos statuts stipulent que nous défendons « une économie au service de l’homme » avec comme mots emblématiques : solidarité, loyauté, respect de l’homme. De nombreuses entreprises s’inscrivent en France dans cette démarche.

P.P. : Adhérez-vous aux idées défendues par le mouvement altermondialiste ?

S.B. : Pour progresser il faut que des idées différentes s’expriment. Sinon, c’est inintéressant. L’intérêt de ce mouvement est qu’il lance des idées déstabilisantes qui vont pouvoir faire avancer les choses à partir du moment où elles s’inscrivent dans une démarche de dialogue.

P.P. : Que font concrètement les entreprises adhérentes au CJD en matière de justice sociale, de développement durable, de responsabilité sociale ?

S.B. : Le CJD a lancé, il y a un an et demi, une expérimentation sur la performance globale de l’entreprise. C’est notre traduction du développement durable et de la Responsabilité Sociale et Environnementale (RSE). Derrière cette expérimentation il y a trois actions : une sensibilisation des chefs d’entreprises, un état des lieux dans les entreprises et une méthodologie pour passer à l’acte. En lançant ce travail, nous poursuivons des finalités économiques, sociales et environnementales : pour nous, tout est lié et l’important est de s’inscrire dans une démarche d’ensemble cohérente. 400 entreprises de toute taille de notre mouvement adhèrent aujourd’hui à cette démarche.

P.P. : Est-ce que vous pensez contribuer à une vraie transformation sociale ?

S.B. : Tout le monde parle de développement durable et de RSE. Cela dénature les propos. Autant je pense que la réflexion est nécessaire parce qu’elle est porteuse d’inventivité, autant je crois indispensable d’agir : les entreprises doivent s’approprier les idées et les transformer en actions. C’est ce passage à l’acte qui peut apporter une vraie transformation sociale. Donc, modestement au niveau de la France et du Maroc, le CJD essaie de mener cette expérimentation à grande échelle.

Propos recueillis par Catherine Baudrouet

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